Chroniques japonaises – épisode 6 : Kobe

Immersion dans la ville qui a donné son nom au plus célèbre boeuf du monde, mais pas que !

La journée s’annonce ensoleillée et particulièrement chaude pour cette fin septembre. Depuis notre table du petit-déjeuner, nous pouvons apercevoir, au travers de grandes baies vitrées qui s’étendent du sol au plafond, le ciel d’un bleu profond, surplombant les buildings imposants symbolisant la modernité japonaise. Au coeur de ces immeubles, face à nous, se dresse un croisement entre une avenue et une rue de taille moyenne, envahi à cette heure matinale par un flux constant et ordonné de travailleurs et travailleuses en route pour le bureau. Habillés simplement mais très élégamment, ils semblent pour la plupart absorbés dans leurs pensées, ou leur dicteur de pensé leur tenant lieu de téléphone. Seuls quelques-uns discutent tranquillement avec leurs partenaires de marche, amenant un peu de vie à ce tableau robotique qui, bien que très animé, m’apparaît bien morne.

Le petit-déjeuner à l’hôtel prend la forme d’un petit buffet, et constitue un joyeux mélange des concepts japonais et américain. On y trouve des oeufs, mais sous la forme de petites omelettes japonaises dont la particularité est leur saveur légèrement sucrée, ainsi que des saucisses, des toasts et autres petites viennoiseries sucrées, et du café. Mais on y trouve également des mets nippons, tels que des petits boulettes aux crevettes, de la soupe miso, des nouilles asiatiques aux légumes et aux oeufs ainsi que du thé. Une fois allègrement rassasiés, nous nous dirigeons vers nos chambres respectives pour nous laver les dents et récupérer nos affaires pour la journée de marche qui nous attend. J’ai mis au point un itinéraire précis à partir de guides de voyage et de sites internet en tous genre, et bien qu’il ne soit pas réglé comme du papier à musique, il nous impose un départ matinal si nous souhaitons voir tout ce qu’il nous réserve. 

« Le petit-déjeuner à l’hôtel prend la forme d’un petit buffet, et constitue un joyeux mélange des concepts japonais et américain. »

Le trajet de notre hôtel du centre-ville jusqu’à la gare centrale d’Osaka se passe sans encombres. Une fois dans la gare, nous mettons quelques minutes à trouver notre chemin et une petite dizaine de minutes à payer notre dû, n’étant arrivés sur le sol nippon que récemment. Un peu plus tard, nous voilà installés dans un relatif confort dans le train, propre et silencieux, et nous émerveillons des paysages variés qui défilent sous nos yeux à travers les grandes vitres immaculées de notre wagon. Les premiers temps, le décor est très urbanisé, le train traversant la banlieue d’Osaka et son dédale de petites rues pittoresques bordées d’immeubles d’habitation bas, la plupart en béton. Toutefois, à mesure que nous nous éloignons de la métropole, le paysage verdit, laissant apparaître des champs dorés et des rizières verdoyantes, parsemés de-ci de-là de petites habitations rurales au charme simple mais envoûtant. Ce charmant tableau est complété par la présence des montagnes en arrière-plan, dont la roche brute est abondamment recouverte d’une dense végétation luxuriante. Enfin, à mesure que nous approchons de notre destination, l’océan fait de furtives apparitions, au détour d’une petite plage sur notre gauche. 

Le trajet dure environ 40 min, grâce au train « express » dans lequel nous nous trouvons. Arrivés à destination, nous nous empressons de quitter la gare pour respirer l’air doux de ce milieu de matinée, et atterrissons sur le parvis de la gare de Kobe, face à un panneau d’affichage présentant un plan de la ville. Mais à peine ai-je le temps d’effectuer quelques pas dans sa direction qu’un petit japonais à l’allure d’un jeune retraité actif se présente à notre quatuor dans un anglais hésitant mais compréhensible, faisant preuve d’une franche amabilité. Me demandant où nous souhaitons nous rendre ce matin, je lui réponds, légèrement prise de court, que je souhaitais commencer par le port – un point de repère que j’avais prévu d’utiliser à mon arrivée dans la ville pour servir de point de départ à notre balade. Notre nouvelle connaissance se propose alors de nous escorter jusqu’à destination, l’air absolument ravi par cette perspective, et nous acceptons joyeusement. 

« Toutefois, à mesure que nous nous éloignons de la métropole, le paysage verdit, laissant apparaître des champs dorés et des rizières verdoyantes, parsemés de-ci de-là de petites habitations rurales au charme simple mais envoûtant. »

La discussion s’engage alors, et j’apprends que ce charmant monsieur réside à Kobe, qu’il est effectivement retraité depuis plusieurs années et que désormais, pour s’occuper et continuer à rencontrer des gens, il se rend souvent devant la gare pour proposer à des touristes égarés ses services bénévoles de guide le temps d’un moment. Lorsque nous lui révélons notre nationalité, il s’émerveille, comme nombre de japonais, de la beauté et du raffinement de la France, et nous explique connaître Barbizon pour y avoir été plus jeune. Amateur d’art, et notamment des peintures impressionnistes, il se lance alors dans l’éloge des artistes français qui ont marqué ce courant artistique, allant même jusqu’à nous montrer sur son téléphone son oeuvre préférée, peinte par un français dont je n’avais jamais entendu parler. 

Tout en parlant, nous traversons plusieurs rues très passantes dont les trottoirs sont abrités par de petites arcades ouvertes protégeant des magasins, casinos et restaurants en tous genres. Je repère parmi eux plusieurs restaurants affichant des têtes de boeufs gravées sur des trophées dorés, et en déduis, malgré les écrits purement en japonais, qu’il s’agit de revendeurs du fameux boeuf de Kobe. Je saute alors sur l’occasion et demande à notre guide s’il ne connaîtrait pas, par hasard, un bon restaurant de boeuf de Kobe dans le coin. Il m’indique alors une entrée de restaurant qui aurait pu passer relativement inaperçue si elle n’avait pas été encombrée par une longue file de clients attendant déjà leur occasion de déjeuner en son sein malgré qu’il soit encore tôt. Je prends note de cette adresse, et nous continuons notre chemin vers le port, traversant le quartier chinois bouillonnant de vie, avant d’arriver face à une tour recouverte d’échafaudages, et que je reconnais malgré tout comme la fameuse tour de Kobe. C’est ici que notre guide décide de nous quitter, nous saluant de la traditionnelle révérence mains jointes des japonais avant de rebrousser chemin vers le centre-ville. 

« Tout en parlant, nous traversons plusieurs rues très passantes dont les trottoirs sont abrités par de petites arcades ouvertes protégeant des magasins, casinos et restaurants en tous genres. »

Quelques centaines de mètres plus loin, nous débouchons finalement sur une grande esplanade bétonnée faisant face au port, et sur laquelle trônent quatre grosses lettres blanches formant le mot KOBE. En arrière-plan s’avance dans l’eau un volumineux bâtiment prenant la forme d’un gros paquebot, mais qui est en réalité un hôtel-casino. Et au coeur de l’esplanade, sur un tapis d’herbe savamment entretenu, se dresse un petit bâtiment rectangulaire de seulement deux niveaux, couleur terre, et dont le rez-de-chaussée s’ouvre sur une terrasse sur ses quatre côtés par le biais de larges baies vitrées. L’emplacement est idéal, la concurrence inexistante dans cette zone, et le bâtiment est moderne et bien agencé : bienvenue chez Starbucks Coffee. 

Nous aurions préféré trouver un charmant petit coffee shop typiquement nippon où siroter un bon café, mais force est de constater que, outre sa localisation idéale pour profiter d’une vue dégagée sur le port, le Starbucks est notre seule option immédiate, et la chaleur commence à nous peser. Nous entrons dans le café, et tombons sur une vendeuse souriante qui, reconnaissant un personnage de Dragon Ball-Z sur le tee-shirt de mon conjoint, entame avec lui la réplique de la mythique attaque du manga. Nous commandons ensuite quatre cafés, certains glacés, certains chauds, et nous installons en terrasse, face à l’océan sur notre droite, et aux montagnes sur notre gauche, pour observer les passants déhanbuler sur la place. Je remarque quelques japonais attendant patiemment en file indienne leur tour pour prendre une photo devant les lettres de la ville. Arrive alors un petit groupe de touristes chinois, aux moeurs visiblement différentes, souhaitant également prendre des photos. Ils doublent sans scrupules les patients japonais en file indienne et viennent se positionner devant les lettres, à côté d’un japonais en train de se faire photographier, pour eux-mêmes immortaliser l’instant. Les japonais semblent stupéfaits, mais personne ne dit rien, nous voulant sûrement pas troubler l’ordre public par un accès de courroux. 

« L’emplacement est idéal, la concurrence inexistante dans cette zone, et le bâtiment est moderne et bien agencé : bienvenue chez Starbucks Coffee. »

Requinqués par notre café, et rafraîchis par l’ombre offerte par la tonnelle du bâtiment, nous décidons d’explorer les environs du port, et nous retrouvons rapidement dans un petit centre commercial à ciel ouvert bordant l’océan, offrant de nombreux divertissements, dont l’un un petit peu étonnant : un escalator en vague, présentant des petits paliers. Je repère également une boutique consacrée entièrement à Snoopy, construite dans un style rappelant les maisonnées des îles. Nous ressortons finalement sans rien acheter, et entreprenons de nous diriger tranquillement vers le restaurant de viande de Kobe que notre guide m’a indiqué ce matin. En chemin, je remarque que les plaques d’égouts sont décorées de jolis motifs peints représentant des lieux emblématiques de la ville, et que le motif varie d’un quartier à l’autre. Commence alors la quête de ces plaques à la manière de celle d’un Pokémon, et je m’amuse à les photographier, me demandant tout de même mentalement à quoi ce répertoire pourra bien me servir par la suite. 

Après une jolie balade dans différents quartiers de la ville, nous arrivons finalement devant le restaurant, et avons l’agréable surprise de le trouver relativement désert, ce qui nous évite une attente difficile pour nos estomacs affamés. Sans compter que nous attendons tous ce moment avec impatience, au vu de la réputation internationale du boeuf de Kobe. Le restaurant, sans fenêtres, est sombre malgré un éclairage diffus assez important. Une hôtesse d’accueil nous installe le long d’un long comptoir sur lequel sont disposées des plaques de cuisson en inox. De l’autre côté de celui-ci, devant un client installé à note droite, s’active un chef japonais. Nous le regardons un instant, fascinés de le voir travailler la viande avec tant de grâce et d’agilité. Nous commandons ensuite deux types de viande, l’un supposé encore plus tendre que l’autre, et voyons alors un autre chef faire irruption derrière le comptoir. Il nous salut, puis nous présente les viandes. Je n’ai jamais vu de morceaux de viande si persillés. Torsadés de gras tout en étant toujours très rouges, ils sont indéniablement appétissants.

« Nous le regardons un instant, fascinés de le voir travailler la viande avec tant de grâce et d’agilité. »

Le chef commence alors à préparer sa plaque de cuisson, mais commence par y disposer des légumes verts et des champignons, ainsi que des sortes de petites chips ailés, qu’il fait revenir à feu vif avant de les déposer méticuleusement dans nos assiettes respectives, nous donnant interdiction d’y toucher avant qu’il ait fini son travail. Puis il dépose finalement la viande sur la plaque chaude, et la fait cuire rapidement, la tranchant à l’aide d’un long couteau impressionnant comme s’il le plantait dans du beurre. Pendant qu’il s’affaire, la serveuse nous apporte les deux sauces qui accompagneront notre viande. Enfin, il nous sert à chacun plusieurs morceaux de viande, nous salue, et quitte sa position pour rejoindre les coulisses. 

La dégustation est divine. La viande, goûteuse à souhait, fond dans la bouche en quelques secondes seulement. C’est un délice de délicatesse et de raffinement. Cela s’explique par le mode d’élevage de la bête. En effet, si le fait qu’on leur fasse boire de la bière serait une légende, il est par contre avéré que les boeufs élevés avec l’appellation Kobe sont nourris à l’herbe fraîche des pâturages, et massés abondamment sur des airs de musique classique. Cela permet un engraissement et une relaxation maximale des animaux, et permet d’obtenir ce met d’exception. 

« La viande, goûteuse à souhait, fond dans la bouche en quelques secondes seulement. »

L’accompagnement est parfait également, s’accommodant très bien du goût et de la texture délicate de la viande. Et finalement, on cale très vite. Lorsque la viande est aussi grasse et d’aussi bonne qualité, elle est incroyablement nutritive, et quelques bons morceaux suffisent à nous nourrir à notre guise, sans toutefois entraîner une digestion difficile. 

Après cet incroyable déjeuner, nous nous dirigeons tranquillement vers la gare, pour prendre le métro sur quelques arrêts jusqu’au pied de la montagne. J’en profite pour tester les compartiments exclusivement réservés aux femmes du métro, mais suis quelque peu refroidie en y trouvant deux hommes indifférents aux panneaux. 

« Lorsque la viande est aussi grasse et d’aussi bonne qualité, elle est incroyablement nutritive, et quelques bons morceaux suffisent à nous nourrir à notre guise, sans toutefois entraîner une digestion difficile. »

Arrivés au pied de la montagne, nous empruntons un périphérique qui nous amène en altitude dans de petites bulles vitrées. La vue depuis la cabine est magnifique, s’étendant de la montagne à la baie de Kobe, dévoilant au passage les contours de la ville. La bulle s’immobilise à l’orée d’une petite place en pierre, garni de nombreuses plantes, autour de laquelle quelques bâtiments pierreux au charme pittoresque sont disposés. Nous voilà au sommet du jardin botanique de Kobe. La vue depuis cette petite place, encore une fois, est imprenable. 

Commence alors la descente, entièrement à pied, au travers d’un paysage alternant entre jungle luxuriante et jardin ornemental parfaitement entretenu. Les décors sont sublimes et les cascades, petits ponts suspendus et fontaines en tous genres nous donnent rapidement l’impression d’avoir plongé dans un autre monde. A mi-parcours, nous tombons sur une grande serre à laquelle est accolé un bar/café dont les petites loupiotes donnent un charme tout particulier à l’endroit. Dans un coin, sous un auvent en bois recouvert de plantes, un bain de pieds aux plantes médicinales relaxantes est disponible pour quelques centaines de yens. Nous y trempons gaiement nos pieds, pensant y rencontrer une fraîcheur bienvenue, pour ne réaliser que trop tard que l’eau est bouillante. Un peu plus bas est aménagée une pelouse, sur laquelle ont été disposés des transats qui permettent de contempler la vue sur la ville et l’océan confortablement étendu au soleil. Nous nous prélassons quelques instants dans ce lieu paisible, observant un couple de jeunes mariés en tenue de cérémonie réaliser leurs photos de mariage. 

« Les décors sont sublimes et les cascades, petits ponts suspendus et fontaines en tous genres nous donnent rapidement l’impression d’avoir plongé dans un autre monde. »

Le reste de la descente se passe tranquillement, dans un plus grand calme que le reste de la journée du fait de nos jambes fatiguées. Nous décidons de rejoindre la gare centrale à pied et d’éviter le métro, et nous y parvenons alors que le soleil se couche, parsemant le ciel de zébrures d’un rose et bleu profonds. Nous nous baladons encore un petit peu dans les rues de la ville, nous arrêtant pour boire un apéritif puis dîner dans un petit restaurant rustique où les serveurs vous proposent des spécialités à base de mouton dans un anglais poussif. 

Finalement vient le temps de prendre le train pour retourner à Osaka. Lessivés mais au comble de l’émerveillement, nous nous assoupissons quasiment tous sur le trajet du retour, paisibles, et animés de la certitude que cette journée, qui restera à jamais gravée dans nos coeurs, a aussi un peu embelli nos âmes. 

B x

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