Deuxième article sur le thème de la Bretagne, celui-ci vous emmène au cœur de l’esprit breton, celui de la fierté et de l’entêtement, pour vous inspirer à vous aussi, croire en vos projets.
La Bretagne, mystique et pluvieuse, balayée par les vents chargés d’embruns et riche de paysages féeriques, est avant tout une terre de traditions. Les bretons sont attachés à leur territoire. Ils se reconnaissent français – à l’exception de quelques irréductibles coriaces – mais sont avant tout bretons. Leur loyauté va à leur terre, qui leur appartient avant d’appartenir à l’Etat. Ainsi, si la Bretagne est une région aujourd’hui relativement bien intégrée au système administratif français, qui paie ses impôts, envoie des députés à l’Assemblée Nationale et des sénateurs au Sénat, et se soumet à la plupart des directives nationales, ce n’a pas toujours été le cas, le beurre m’en est témoin !
Le beurre, un symbole du caractère breton affirmé
Lorsque l’on naît dans une famille bretonne, le beurre est l’ingrédient de base de toute recette de cuisine, voire, dans de nombreux plats, le principal assaisonnement. Sans parler du Kouign-amann, gâteau breton littéralement composé de beurre. Fabriqué localement, à partir de lait le plus souvent de qualité, il possède un goût délicieux et s’accommode particulièrement bien de tous les poissons et crustacés ramenés de la pêche. Mais ce beurre a une particularité, dont je ne me suis rendue compte qu’en me rendant chez mes amis d’enfance, en Ile-de-France. Je me revoie assise à la table du goûter, une tartine de pain beurrée à la main, cherchant désespérément à comprendre pourquoi ma tartine avait un goût décidément très différent de d’habitude. Fade, pour être tout à fait honnête. Naïve que j’étais, j’ai mis du temps à envisager la possibilité que quelqu’un m’ait beurré une tartine avec du beurre « doux », ne connaissant pour ma part pas encore cette hérésie. Car en Bretagne, le beurre, c’est invariablement salé. Le beurre doux, ça peut éventuellement servir pour une recette par-ci par-là, mais seulement si c’est en tant qu’ingrédient minoritaire. Si c’est la star du show, il sera évidemment salé. Le beurre doux, ça n’a absolument aucun intérêt pour nous. Mais alors que cette fâcheuse mésaventure – notez le ton grave un brin exagéré employé ici – m’est arrivée très tôt, ce n’est que récemment que j’ai compris pourquoi le reste du pays ne partageait pas notre amour du beurre salé. Et figurez-vous qu’ils ont une pas trop mauvaise raison.
« Lorsque l’on naît dans une famille bretonne, le beurre est l’ingrédient de base de toute recette de cuisine, voire, dans de nombreux plats, le principal assaisonnement. »
Comme vous le savez peut-être, la Bretagne n’a pas toujours été française, les bretons ayant très longtemps réussi à maintenir leur indépendance. Lors de l’annexion de la Bretagne, face aux farouches bretons indépendantistes au caractère un tantinet colérique qui étaient assez mécontents de leur sort et prompts à la rébellion, les dirigeants français ont cherché une solution pour tenter d’apaiser les ardeurs nationalistes bretonnes. Ils ont alors décidé d’exempter la Bretagne nouvellement acquise de la gabelle, l’important impôt sur le sel payé à l’époque par le peuple français. Le sel étant le principal conservateur d’aliments à cette époque sans congélateur ni frigo, cet impôt était du pain béni pour l’Etat, et une sacrée épine dans le pied pour les français. De ce fait, le sel était utilisé avec grande modération, pour les aliments le nécessitant le plus. Le beurre ne faisant pas partie de cette liste, cela explique que de nos jours, le sel ait disparu de nos plaquettes de beurre françaises. Mais pour les bretons, l’exception qui leur fut accordée leur permis de continuer à conserver leur beurre dans du sel, et ce, jusqu’à aujourd’hui. ET grâce à nos grincheux bretons, nous avons aujourd’hui du beurre salé.
« Lors de l’annexion de la Bretagne, face aux farouches bretons indépendantistes au caractère un tantinet colérique qui étaient assez mécontents de leur sort et prompts à la rébellion, les dirigeants français ont cherché une solution pour tenter d’apaiser les ardeurs nationalistes bretonnes. »
Mais le beurre n’est qu’un exemple parmi d’autre des retombées positives du caractère entêté breton. Aujourd’hui, je vous propose de vous guider dans quelques exemples de cette hardiesse bretonne, pour vous encourager à défendre votre territoire et vous montrer que quand on est déterminé, on peut réussir à faire des choses extraordinaires.
À la défense d’une gastronomie territoriale
Si la Bretagne jouit aujourd’hui d’une mauvaise réputation agricole en raison de la présence de nombreux élevages intensifs de porcs dont les rejets azotés sont à l’origine d’impressionnantes marées vertes, elle est moins connue pour ses pratiques paysannes ancestrales et vertueuses qu’elle s’est battue pour maintenir.
Prenons pour exemple le sarrasin, aujourd’hui présent partout. Alternative sans gluten au blé, au goût prononcé mais délicat, il séduit aussi et surtout par son intérêt agronomique et écologique. Pourtant, il y a encore une dizaine d’années, ce « blé noir » était très peu connu en France en dehors des frontières de la Bretagne. Et s’il est aujourd’hui présent dans vos assiettes, c’est grâce au combat de paysans bretons pour le sauver. Car au lendemain de la seconde guerre mondiale, l’Etat français cherche à industrialiser son agriculture et uniformiser la production agricole. Ainsi, le sarrasin, qui, au cours des derniers millénaires, a sauvé un nombre très important d’humains de la famine, s’est vu saqué par les autorités, au profit du blé et de l’avoine. Mais les bretons, attachés à leurs ressources et leur alimentation ancestrales, et conscients de son intérêt important pour les sols agricoles, se battent pour maintenir des cultures de sarrasin sur leurs terres. Le sarrasin est en effet une plante robuste, naturellement herbicide, ayant peu de besoins en eau, qui pousse vite et dans des sols ne convenant pas aux cultures de blé. Par ailleurs, elle est riche en glucides complexes et fibres solubles, en vitamines, minéraux et antioxydants. L’alliée parfaite des temps de crise, en somme. Grâce au combat de ces paysans, l’espèce s’est maintenue, et se positionne aujourd’hui comme une championne agro-écologique et une véritable guerrière adaptable aux évolutions climatiques.
« Mais les bretons, attachés à leurs ressources et leur alimentation ancestrales, et conscients de son intérêt important pour les sols agricoles, se battent pour maintenir des cultures de sarrasin sur leurs terres. »
Il en va de même pour le gwell. Ce yaourt fermenté, au goût si particulier, est issu de la vache Pie Noire, une race de petits vaches noires et blanches, et caractérisées par leur tâche en forme de coeur sur le front. C’est un produit du terroir breton peu connu en dehors de la région, proposé à ce jour par seulement une petite vingtaine d’agriculteurs attachés à la préservation de l’héritage alimentaire de leur territoire. Car comme le sarrasin, la Pie Noire a connu, à la fin de la seconde guerre mondiale, le début d’une nouvelle ère, marquée par la décroissance de la variété de races bovines en France. Encore une fois, l’uniformisation est de mise, afin de maximiser les rendements laitiers, avec des vaches Holstein venues tout droit de Hollande. Mais les éleveurs bretons n’ont pas dit leur dernier mot, et certains luttent pour conserver leurs troupeaux de cette race particulièrement bien adaptée au territoire breton acide et pauvre, qui, de plus, valorise très bien les ressources fourragères. Ils seront victorieux, et nous permettent aujourd’hui de continuer à réaliser les recettes de cuisine de nos ancêtres, et bénéficier d’un produit traditionnel, artisanal, sain et local.
« Ce yaourt fermenté, au goût si particulier, est issu de la vache Pie Noire, une race de petites vaches noires et blanches, et caractérisées par leur tâche en forme de cœur sur le front. »
Les exemples fourmillent en ce sens, ce qui fait de la Bretagne un terroir gastronomique d’exception. Lorsque l’on traverse la campagne bretonne, nous sommes ainsi frappés par la beauté des paysages agricoles, regorgeant de produits locaux tels que le chou vert, le chou-fleur, les artichauts, des pommiers permettant la fabrication de cidres d’exception, et tant d’autres. Et cela sonne juste. On ne ressent aucun malaise à la vue de ces cultures, que l’on sait parfaitement adaptées au sol de la région, et productrices d’aliments à la base de nombre de recettes locales. On ne peut pas en dire autan des champs de maïs que l’on peut arpenter dans la Beauce, qui réveillent certes nos pulsions exotiques, mais nous rappellent que nous avons sérieusement commencé à marcher sur la tête.
« Lorsque l’on traverse la campagne bretonne, nous sommes ainsi frappés par la beauté des paysages agricoles, regorgeant de produits locaux tels que le chou vert, le chou-fleur, les artichauts, des pommiers permettant la fabrication de cidres d’exception, et tant d’autres.
Une défense sur terre comme en mer
Les bocages
Mais au-delà du contenu des champs, la forme de campagne bretonne est également une source de fierté pour les bretons, et à raison, car c’est le fruit d’un dur travail de réhabilitation des pratiques agricoles ancestrales qui est à l’œuvre. Je me rappelle mes vacances chez mon arrière-grand-mère, dans les Côtes d’Armor, sur les rives de la Manche que venaient titiller les champs d’artichauts. Durant le trajet depuis Saint-Brieuc jusqu’à la maison familiale, nous empruntions de nombreuses petites routes de campagne, sinueuses et souvent sombres, car elles slalomaient entre des champs délimités par de hauts talus de terre recouverts d’herbe. Je me souviens avoir demandé à Mamie à quoi servaient ces talus. Sa réponse fut simple, prononcée avec la sagesse des anciens, mais aussi cet éberlument caractéristique de ceux qui savent les choses vraiment utiles, et ne comprennent pas que ce ne soit pas le cas de tous. Ces talus servaient en tout premier lieu à protéger les cultures – et les routes – des vents, parfois violents, qui soufflaient sur la côte armoricaine. Cette fonction était complétée par les arbres et les haies parsemaient le paysage agricole, leur faisant profiter de leurs bénéfices pour la purification et la rétention d’eau, la structuration des sols et des communautés du sol, la biodiversité, la protection contre les éléments et l’érosion du sol, ainsi que la fertilité du sol.
« Ces talus servaient en tout premier lieu à protéger les cultures – et les routes – des vents, parfois violents, qui soufflaient sur la côté armoricaine. »
Les anciens savaient, et pensaient à tout. La machine était bien rodée. Le travail acharné des gouvernements français et américain pour transformer profondément l’agriculture française au lendemain de la seconde guerre mondiale a encore une fois atteint les terres reculées de la Bretagne, qui n’ont pas échappé au remembrement. Mais il n’a pas été aussi important que dans d’autres régions, pour plusieurs raisons. Certaines sont techniques, mais l’une d’elles tient dans le fait que les agriculteurs bretons se sont vite rendus compte de la bêtise de l’entreprise. Ils ont dont rapidement fait marche arrière, et aujourd’hui, de nombreux réseaux d’agroforesterie ont vu le jour en Bretagne pour essayer de réimplanter les arbres sur les terres agricoles.
Le réseau routier
Toutefois, l’ardeur des bretons à défendre leur territoire ne s’arrête pas aux frontières du monde agricole. Je pense que l’anecdote qui suit est celle qui m’inspire le plus de fierté vis-à-vis de mes racines bretonnes. En effet, les bretons ont réussi l’exploit de se lever vent debout contre l’Etat français qui souhaitaient développer le réseau autoroutier en Bretagne. La région s’y est opposée, au motif que les bretons refusaient catégoriquement de devoir payer une taxe à l’Etat pour se déplacer sur LEURS routes. Argument ultime s’il en est un, qui a fonctionné, puisqu’aujourd’hui, lorsque vous arrivez sur le territoire breton, vous quittez l’autoroute A11 et vous engagez sur des nationales limitées à 110 km/h, mieux entretenues que les autoroutes françaises, où l’on roule agréablement et surtout, gratuitement. Un bel exemple de résistance, à l’heure où les autoroutes français n’appartiennent plus à l’Etat, et que le prix des péages ne cesse d’augmenter.
« La région s’y est opposée, au motif que les bretons refusaient catégoriquement de devoir payer une taxe à l’État. pour se déplacer sur LEURS routes. »
Les éoliennes maritimes
Enfin, je souhaite vous faire part d’un dernier exemple de résistance bretonne, plus actuel, qui m’inspire, bien que ses résultats soient plus mitigés. Vous avez certainement entendu parlé du premier parc éolien maritime installé en France. Et bien il s’est implanté le long de la côte bretonne, au large de la baie de Saint-Brieuc. Depuis chez ma mère, je peux apercevoir, les jours de beau temps, les pâles des hélices tourner lentement à l’horizon. Et cela fait beaucoup grincer des dents. Les anciens se plaignent d’une dégradation flagrante de leur paysage, sans consultation préalable de la part des services de l’Etat. Et les pêcheurs se plaignent d’une diminution de la quantité de poisson près des éoliennes, notamment la dorade royale, qui semble particulièrement sensible aux ondes émises par ces monstres marins. Le projet n’est donc pas une grande réussite dans le cœur de nombreux locaux.
« Les anciens se plaignent d’une dégradation flagrante de leur paysage, sans consultation préalable de la part des services de l’État. »
De prime abord, on pourrait donc penser que pour une fois, la fougue bretonne n’a pas réussi à stopper l’interventionnisme de l’Etat. Et s’il est vrai que concernant ce parc, c’est un échec, il est fort possible que ce soit l’un des rares parcs maritimes qui soient érigés sur les côtes bretonnes. Car désormais, les élus régionaux sont sur le front, et n’ont pas l’intention de laisser passer les projets sans examen préliminaire. Ainsi, face à la volonté de l’Etat de faire implanter de nouvelles éoliennes maritimes – certaines dans des réserves maritimes, sinon ce serait trop logique – sans consultation des élus, ces derniers font entendre leur mécontentement, et insistent qu’ils ont absolument le droit d’être consultés sur le sujet, l’implantation se faisant sur leur territoire. Quand on compare cette situation au nombre d’éoliennes implantées en Centre Val-de-Loire, sans réflexion plus avant sur les dangers pour la biodiversité, l’humain, les ressources alimentaires, et l’impact sur le paysage, je ne peux qu’être fière de l’entêtement des bretons à au moins tenter de préserver leur patrimoine.
Pour conclure…
J’aime beaucoup ces petites anecdotes, car elles racontent les origines de différences actuelles curieuses entre la Bretagne et le reste du pays, qui sont une source de fierté pour le peuple breton. Mais surtout, elles mettent en lumière l’esprit guerrier des bretons face à la menace de l’assimilation et de la perte de leur identité. À l’heure de la mondialisation galopante qui tend à uniformiser les peuples du monde entier dans un modèle défini par les grandes puissances mondiales, peut-être pouvons-nous nous inspirer du caractère breton, pour maintenir nos traditions, nos singularités, et continuer à faire vivre nos terroirs.
B x


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