Ma douce Bretagne

Premier volet de mes récits bretons, entre traditions et sagesse des anciens. Laissez-vous porter par les mots et plongez au cœur de l’identité bretonne, forgée entre terre et mer.

L’air est frais et humide en ce dimanche matin. Chargé d’iode, il colle légèrement à la peau et vivifie l’organisme. Pieds nus, je me délecte de la sensation de l’herbe mouillée par la rosée matinale, mêlée à celle de la terre ramollie par une nuit de pluie. La tête tournée vers le doux soleil, je m’évertue à attraper quelques rayons chargés de vitamine D, en écoutant les nombreux oiseaux chanter. Ici, mieux vaut profiter pleinement du soleil quand il est là, car on ne sait jamais ce que nous réserve la prochaine demi-heure, même si, de prime abord, le ciel semble entièrement dégagé.

Un célèbre proverbe breton s’amuse de cette réalité parfois contrariante en assurant qu’ « en Bretagne, il fait beau au moins une fois par jour ». Un adage particulièrement vrai dans mon petit village côtier de l’Armor-Pleubian, armor signifiant « sur la mer ». En effet, ici comme ailleurs sur le littoral breton, on vit au rythme de la marée, et rien ni personne n’y échappe, climat y compris. Or, aujourd’hui, le coefficient est de 97, c’est donc une grande marée. Actuellement, le ciel est d’azur, mais la mer descend, ramenant les nuages coincés dans les terres sur la côte. Je peux déjà les voir s’amonceler au loin. Toutefois une fois l’étale passée, la mer commencera à remonter, et alors les vents tourneront, repoussant les nuages vers les terres. Impossible de se tromper, c’est de la sagesse d’anciens. 

« Ici, mieux vaut profiter pleinement du soleil quand il est là, car on ne sait jamais ce que nous réserve la prochaine demi-heure, même si, de prime abord, le ciel semble entièrement dégagé. »

Mais entre-temps, c’est le moment de partir à la pêche. Ormeaux, crabes, bigorneaux et homards sont ardemment convoités en cette saison, sans oublier les fameuses coquilles Saint-Jacques. Sur la route en surplomb de notre maison, les pêcheurs descendent vers la grève, située à une cinquantaine de mètres en contrebas, équipés de la tête aux pieds pour se prémunir du froid paralysant de l’eau en ce début mars.

« Impossible de se tromper, c’est de la sagesse d’anciens. »

La grève, c’est notre estrans. Quelle surprise pour moi de débarquer en cours de biologie marine à l’université et de découvrir que ni mes professeurs ni mes camarades ne connaissaient le terme « grève ». Ici, personne n’use de mots scientifiques. C’est le patois qui prime, mélange de breton et de français local. J’aime ce langage, chantant et ancré dans la réalité du lieu, chaque terme ayant une signification tout à fait adéquate à sa fonction, souvent dérivé d’un mot breton. 

J’aurai aimé apprendre le breton, la langue maternelle de mes arrières-grands-parents. Mais mon arrière-grand-mère n’a jamais voulu me l’apprendre, tout comme elle avait refusé de l’apprendre à ses enfants, et ses petits-enfants. Traumatisée par ses débuts à l’école où, la langue officielle étant le français et le breton étant banni, elle avait été forcée d’apprendre le français et de ne plus prononcer un mot de breton, sous peine d’être punie, elle s’était promis de ne pas transmettre cette langue à sa descendance. Malgré tout, je la surprenais souvent à chanter ou à bougonner en breton, selon l’humeur du jour, et elle s’autorisait parfois à m’apprendre quelques mots, soit de son plein gré, soit à ma demande, lorsque je tentais de déchiffrer les panneaux écrits en breton. Manou, sa fille, comprenait bien la langue et en parlait quelques mots, et je me délectais alors de les écouter converser brièvement en breton, au détour d’une conversation. 

« Ici, personne n’use de mots scientifiques. C’est le patois qui prime, mélange de breton et de français local. J’aime ce langage, chantant et ancré dans la réalité du lieu, chaque terme ayant une signification tout à fait adéquate à sa fonction, souvent dérivé d’un mot breton. »

Je suis admirative du respect de la tradition qui perdure dans les villages bretons. La gloire de cette exploit revient aux anciens, qui constituent la mémoire vivante de la Bretagne, mais malheureusement s’éteignent lentement, comme ma Manou, dernière en date à nous quitter, emportant avec elle ses souvenirs d’une Bretagne rurale et pétrie d’une culture riche et multiple, qui se dévoile au détour d’un talus ou sur un voilier, mais toujours sous un ciré. 

« Je suis admirative du respect de la tradition qui perdure dans les villages bretons. »

La Bretagne, c’est comme la montagne, ça vous gagne. Sauvage, pluvieuse, mais aussi charmeuse, elle attire autant qu’elle intrigue. Son histoire, regorgeant de mythes, de légendes et de récits transmis de génération en génération, se raconte autour d’une bolée de cidre ou d’un kir breton, avec un vocabulaire à part et un fort accent breton. Et aujourd’hui, je suis prête à la raconter. 

B x

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