Chroniques japonaises – épisode 4 : Lycoris radiata

Dans cette nouvelle chronique japonaise, partez à la découverte d’une plante emblématique du Japon, aux multiples symbolismes, au coeur d’un parc urbain typiquement nippon.

Lorsque nous sortons du métro, nous tombons nez-à- nez avec un vieux parc d’attraction urbain désaffecté. Un grand huit gît face à nous, délaissé de ses passagers surexcités et peureux, au profit d’une surprenante solitude. Lorsqu’on s’en détourne, c’est pour se confronter à d’immenses buildings qui s’élèvent dans le ciel de cette fin septembre. Le soleil se reflète dans leurs milliers de vitres, nous renvoyant un reflet brillant et aveuglant. L’atmosphère est chaude, pesante. Encore une fois, il fait plus de 30°C, et le soleil est de plomb, rayonnant intensément malgré le couvert nuageux disparate. Mais notre destination est en vue, porteuse de la promesse de fraîcheur ou du moins, d’un peu d’ombre.

Nous longeons un mur d’enceinte, tournant au coin d’une rue tranquille en cette fin de matinée, avant de finalement arriver devant l’entrée, comme souvent payante. Puis finalement, nous pénétrons dans l’enceinte du jardin de Koishikawa Kōraku-en. Situé dans le quartier de Bunkyo, près du Tokyo Dome, c’est l’un des plus anciens jardins japonais de Tokyo. 

« Encore une fois, il fait plus de 30°C, et le soleil est de plomb, rayonnant intensément malgré le couvert nuageux disparate. »

Face à nous s’étend une grande pelouse d’un vert gourmand, sur laquelle quelques feuilles annonciatrices de l’arrivée de l’automne sont venues se reposer, et qui entoure un étang paisible, bordé par de nombreux arbres. Une petite allée a été aménagée dans cette pelouse pour permettre de rejoindre l’eau sans piétiner la pelouse soigneusement entretenue. Malgré la présence des arbres, on distingue toujours les buildings en arrière-plan, qui se reflètent dans les eaux apaisées de l’étang, comme un rappel de la nature urbaine de ce parc. 

Plusieurs chemins permettent de contourner l’étang pour visiter le reste du jardin. Celui-ci est divisé en plusieurs espaces végétaux significativement différents les uns des autres. Le choix est difficile car tout est intrigant, et l’on ne sait par quoi commencer. Notre regard est cependant attiré vers la droite, où un couple fiancé profite du calme de la fin de matinée pour prendre des photos de fiançailles dans le jardin en toute intimité, avec seulement les parents et la soeur du marié pour témoins. En s’approchant, on apprend que la fiancée est japonaise, le fiancé anglais, et que la famille du marié a fait le déplacement jusqu’à Tokyo pour le mariage. Les parents, un peu en retrait, regardent leur fils avec amour et émotion, et on peut lire sur leurs visages beaucoup de joie, mêlée d’un petit peu de gêne, celle qu’on ressent certainement lorsque notre fils s’apprête à devenir membre d’une nouvelle culture qui nous si étrangère. 

« Malgré la présence des arbres, on distingue toujours les buildings en arrière-plan, qui se reflètent dans les eaux apaisées de l’étang, comme un rappel de la nature urbaine de ce parc. »

Les laissant à leur intimité, nous poursuivons notre chemin et découvrons successivement plusieurs habitats naturels différents. A l’est du parc se poursuit le petit étang observé en entrant, mais il est, dans cette partie-là, recouvert de nénuphars, donnant presque l’impression qu’il n’y a pas d’eau du tout. Le principal rappel à la présence aquatique est l’aménagement d’un petit pont de pierre et de bois qui traverse l’étang dans sa partie la plus étriquée. Un petit pavillon d’architecture japonaise rappelant celle des temples trône sobrement en arrière-plan, contrastant fortement mais magnifiquement avec les immeubles modernes qui entourent le jardin. 

Au nord du jardin, derrière l’étang central, on découvre un petit îlot de cultures, entouré de nombreux épouvantails dont la vocation est de dissuader les oiseaux de venir picorer les grains durement obtenus. Une atmosphère enfantine, un peu moins stricte que le reste du jardin, règne dans cet endroit, et effectivement, un petit écriteau nous informe que cette parcelle agricole est travaillée et entretenue par les élèves d’une école voisine, à qui l’on tente d’inculquer, par cet exercice, les valeurs à l’origine de la création de ce morceau de culture urbaine. La pancarte explique ainsi que cette parcelle a été créée il y a longtemps par un roi qui souhaitait apprendre la valeur du travail à sa belle-fille, princesse mais surtout future reine du Japon. Celui-ci la trouvait en effet inconsciente de la dure réalité de la vie et en particulier du labeur agricole, et a donc décidé de faire aménager cette parcelle et de la faire cultiver par la princesse. Le raisonnement du roi était que sa belle-fille ne pourrait être une bonne reine pour ses sujets si elle était incapable d’éprouver et de comprendre leur souffrance. Un bel exemple d’humilité royale, très représentatif de l’esprit japonais. 

« Un petit pavillon d’architecture japonaise rappelant celle des temples trône sobrement en arrière-plan, contrastant fortement mais magnifiquement avec les immeubles modernes qui entourent le jardin. »

Enfin, à l’ouest du parc, l’ambiance est à la contemplation bucolique. Niché au milieu d’une dense variété d’arbres, un petit pont de pierre s’arrondit largement au-dessus d’un petit canal qui ruisselle du haut vers le bas du jardin. L’architecture du pont est sobre, et pourtant magnifique. Outre ce petit bond pierreux, de ci et de là sont positionnés de petits ponts archaïques constitués de planches de bois fixés de chaque côté du canal, permettant de circuler sans obstacles dans cette partie du jardin. Ce mode de traversée évoque les jungles et contraste avec l’atmosphère entretenue et urbaine du reste du jardin. Le canal s’ouvre finalement en un ruisseau qui vient s’étaler sur des cailloux épars. Un chemin de petits rochers plats a été tracé dans l’eau dans la partie la moins profonde du ruisseau, tandis qu’ailleurs un petit pont plat recouvert de terre a été mis en place. Enfin, le clou du spectacle réside à l’une des extrémités du parc, au milieu d’un amoncellement rocheux. Un petit pont rouge et noir, typiquement japonais, permet de relier les rochers de chaque côté du ruisseau nouvellement rétréci, sur un fond de verdure dense. Finalement, lorsque l’on pense avoir tout vu, un chemin terreux nous ramène vers le centre du parc, où de petites collines s’étendent devant nous, avec à leur pied un champ de lotus. A sommet de la plus haute d’entre elles, on dispose d’une jolie vue sur le parc et les buildings alentour, dans un contraste poétique entre moderne et ancien. 

Au milieu de ce décor féérique, les quelques japonais présents dans le parc déambulent en silence, dans une attitude mêlant contemplation et respect. Toutefois, l’attitude de certains m’interpellent, car elle m’est familière pour l’avoir déjà observée ailleurs au Japon. Quelques japonais sont en effet accroupis par terre, un grand appareil photo autour de leur cou, et sont concentrés à la capture photographique d’une grande fleur rouge à l’allure délicate qui pousse de manière ponctuelle et aléatoire sur le bord des pelouses des jardins. L’expression sur leur visage à la vue de cette plante dénote un profond respect ainsi qu’une joie émerveillée. Ayant moi-même étudié la botanique durant mes études, je reconnais là les signes d’une plante rare dont l’observation et la photographie est perçue comme un cadeau. 

« Au milieu de ce décor féérique, les quelques japonais présents dans le parc déambulent en silence, dans une attitude mêlant contemplation et respect. »

Mais les japonais parlant peu voire pas du tout anglais, mes tentatives de communication avec les photographes pour découvrir le nom et l’attrait particulier de cette plante méconnue de ma mémoire se révèlent peu fructueuses. Finalement, je finis par discerner un nom en japonais, et après plusieurs tentatives de recherche sur internet, je finis par découvrir l’existence de Lycoris radiata. Cette plante, plus connue sous le nom de « fleur rouge japonaise Higanbana », ou encore « fleur des morts »  est une plante endémique du Japon, particulièrement importante dans la culture japonaise de par sa signification. L’histoire de cette plante remonte à l’époque des samouraÏs, où elle est alors considérée comme un symbole de longévité et de sérénité. Avec le temps néanmoins, sa symbolique s’approfondit et aujourd’hui, c’est un symbole de sagesse, de force et de patience, mais elle est également associée à l’éternité et la réincarnation. Fleur de deuil, elle est utilisée pour honorer les morts, et est vénérée par les japonais. 

« Cette plante, plus connue sous le nom de « fleur rouge japonaise Higanbana » ou encore « fleur des morts » est une plante endémique du Japon, particulièrement importante dans la culture japonaise de par sa signification. »

Nous avons eu la chance d’observer cet emblème de la culture japonaise et de comprendre son importance grâce à l’intérêt que lui ont porté les photographes, qui se pressent à son chevet en cette période en raison de l’association de la fleur Higanbana à l’automne et aux célébrations du Festival de l’Equinoxe. Sans eux, nous serions probablement passés à côté d’elle sans un regard, au vu de la beauté du reste du jardin. Ou peut-être l’aurions nous vu, sans réellement la voir, car sans l’attention qui lui était accordé par les photographes, nous n’aurions pas cherché à connaître son histoire et ses spécificités. Et c’est là toute la magie, mais aussi parfois la cruauté, de la culture des hommes : elle sublime ce qu’elle juge digne d’intérêt, par la valeur qu’elle y accorde. 

B x 

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