Cet article explore la transmission effectuée par nos aïeux à notre égard avant de quitter ce monde, et questionne comment accueillir et assimiler notre héritage familial pour pouvoir le transmettre à nos enfants de la plus belle des manières.
Le moteur s’arrête, j’ouvre la portière et pose le pied à terre. L’air, doux et humide, est chargé d’embruns qui ravivent mon esprit assoupi par plusieurs heures de route. Je prends une grande inspiration, les yeux fermés, tout en étirant mes membres endoloris, et savoure l’agréable sensation de mes poumons se remplissant d’air marin pur.
Devant moi se tient la maison de ma mère, si familière à ma vue. Enfant, j’avais pour habitude d’y trouver, sur le pas de la porte, la précédente occupante des lieux, mon arrière-grand-mère maternelle, Mamie, dans sa quatre-vingt-dixième décennie. Dans ces moments de retrouvailles, elle arborait toujours un sourire accueillant qui montait rejoindre ses beaux yeux couleur de la Manche. Le plus souvent, elle était accompagnée de ma grand-mère maternelle, Manou, toute aussi ravie de nos visites, et dont le cadeau de bienvenue se révélait généralement être une nouvelle coupe de cheveux innovante et plus ou moins réussie. Le jeu mis en place par ma soeur et moi-même dans la voiture à l’approche de la maison consistait à deviner quelles seraient la forme et la couleur des cheveux de notre grand-mère cette fois-ci. Un jeu amusant, divertissant, et dont le résultat se révélait toujours surprenant.
« Enfant, j’avais pour habitude d’y trouver, sur le pas de la porte, la précédente occupante des lieux, mon arrière-grand-mère maternelle, Mamie, dans sa quatre-vingt-dixième décennie. »
Mais aujourd’hui, ni l’une ni l’autre ne sont là pour m’accueillir sur le pas de la porte. Seule ma mère, héritière des lieux, nous attend, à l’endroit précis où se tenait Mamie il y a une dizaine d’années. Décédée à l’âge de 104 ans, elle est partie rejoindre les anges il y a à peine 5 ans, mais depuis ses 100 ans, n’étant plus en capacité de marcher, elle s’était retrouvée confinée à son lit, et était donc indisposée à nous attendre à la porte depuis une petite dizaine d’années. Quand à ma grand-mère, elle se trouvait en Ehpad depuis le décès de sa mère, trop dévastée par cette perte pour supporter de remettre les pieds ici. Aujourd’hui, elle ne se tient donc pas sur le pas de la porte à côté de ma mère. Mais peut-être est-elle présente tout de même, nous observant nous rassembler pour la pleurer depuis des lieux inaccessibles aux vivants.
Car Manou est partie rejoindre Mamie désormais. Et la sensation qui m’étreint à la descente de la voiture me surprend autant qu’elle m’attriste. Comme si je prenais conscience d’une manière plus profonde qu’elle était réellement partie. Je sens un changement dans l’atmosphère du lieu, bien que ma grand-mère n’y ait pas remis les pieds depuis des années. Comme si, délicatement mais sûrement, mon héritage se posait sur mes épaules, attendant que je le soulève, le porte fièrement et le transmette à la génération suivante, car il est désormais de mon devoir de le faire. Ainsi, lorsque je pose le pied sur le sol familial, la terre de mes ancêtres, je deviens gardienne de la flamme familiale, et avec elle des traditions et du souvenir qu’elle anime.
« Ainsi, lorsque je pose le pied sur le sol familial, la terre de mes ancêtres, je deviens gardienne de la flamme familiale, et avec elle des traditions et du souvenir qu’elle anime. »
Je pense alors à l’arbre généalogique. Soudain, c’est comme si une branche s’était cassée, remplacée par une nouvelle racine, qui renforce l’ancrage de l’arbre dans le sol, tout en appelant au remplacement de la branche cassée par plusieurs nouvelles branches, plus jeunes et plus vives, mais toujours façonnées par le même tronc, et soutenues par des racines profondément ancrées. Le sentiment de transmission n’est pas aussi puissant que celui que j’ai ressenti au décès de mon arrière grand-mère, matriarche de notre famille maternelle, qui avait laissé derrière elle un vide immense et la sensation qu’on nous avait privé de notre guide. J’avais alors ressenti dans mes cellules un changement fort, annonciateur d’une nouvelle ère, où l’élève devient le maître bien malgré lui. Toutefois, malgré une variation de puissance, aujourd’hui, la sensation est de retour, et elle m’emplit de solitude.
Le décor autour de moi est identique, seul marqueur d’immuabilité dans le ballet humain virevoltant et étourdissant que notre famille expérimente depuis quelques années. La maison s’élève devant moi, inchangée, dans ce beau jardin conçu par Mamie il y a plus de 70 ans. Derrière elle, je peux entendre la mer dont le flux et le reflux apaisent mon âme troublée. A travers la mer, ce sont mes ancêtres qui s’expriment, et me rappellent que leur souvenir vit dans tout ce qui m’entoure. Les histoires que me racontaient Mamie prennent vie dans ce décor maritime, au pied du Sillon du Talbert, sur la terre de mes ancêtres.
« Le décor autour de moi est identique, seul marqueur d’immuabilité dans le ballet humain virevoltant et étourdissant que notre famille expérimente depuis quelques années. »
Et je me rends alors compte que, bien qu’ils m’attristent et me perturbent, je suis prête pour les changements qui se produisent. Car Mamie m’y a préparée depuis de nombreuses années. Grâce à ses récits familiaux, les traditions qu’elle a partagé avec moi, et les moments que nous avons vécu ensemble, elle a fait de cet endroit ma maison autant que la sienne. Elle m’a ouvert les portes de l’héritage familial, et m’a rendue légitime à arpenter ces lieux aujourd’hui. Et si je me sens comme une étrangère lorsque j’arrive sur ce sol déserté par mes aïeules pour la première fois depuis ma naissance, je ressens avec une étrange clarté que c’est désormais à moi de remplir les murs de cette maison de récits familiaux et de traditions bretonnes, et de les transmettre, dans les éclats de rire, les chansons et les travaux manuels, à la prochaine génération. Pour que la solitude disparaisse et que la vie reprenne ses droits. Deux bretonnes ont quitté ces murs, mais deux autres – ma mère et moi-même – avons repris le flambeau.
La transmission, dans cette famille, a toujours été, depuis mes plus jeunes années, une affaire de femmes. Mon arrière-grand-père est décédé lorsque je n’avais que deux ans et je n’ai jamais connu mon grand-père, mes figures familiales maternelle sont donc uniquement des femmes : Mamie, Manou, la tante Thérèse, la cousine Marie-Noël et bien sûr Maman. Peut-être est-ce pour cela que je ressens désormais si fortement dans mon ventre, l’envie de transmettre à mon tour cet héritage à mes enfants. En cet instant, je ressens dans mon coeur mon ascendance féminine, et suis rappelée à ma nature de femme par toutes celles qui sont parties, après avoir participé à ma création.
« Grâce à ses récits familiaux, les traditions qu’elle a partagé avec moi, et les moments que nous avons vécu ensemble, elle a fait de cet endroit ma maison autant que la sienne. »
La nature déteste le vide. Ainsi, quand un chaînon familial disparaît, la vie comble le vide et en appelle un autre à se former pour rallonger la chaîne. Assise sur les rochers face à la mer, je réalise que si la perte d’un être aimé est difficile, elle peut être atténuée par la concentration de notre attention et de notre énergie sur nos enfants, notre descendance autant que celle de nos aïeux, en qui, si l’on est chanceux, on peut discerner des rappels de nos proches décédés, dans un sourire, un regard ou un rire. Rien n’est immuable sur cette belle planète, mais quand la marée se retire, nous pouvons avoir la certitude qu’elle remontera, sous une nouvelle forme, avec une puissance renouvelée, dans un éternel cycle de recommencement. A nous donc de ne pas restés paralysés de douleur et de terreur face à ce spectacle naturel, mais plutôt à l’embrasser et s’y adapter, pour que toujours, la marée remonte, charriant avec elle de nouvelles expériences, de nouvelles âmes et de nouveaux souvenirs.
B x


Laisser un commentaire