Après un précédent article consacré à la nature en ville en France, plongez désormais dans la verdure japonaise, à la découverte du rapport entretenu par les japonais avec la nature, qui façonne leurs traditions, et leurs écosystèmes. Un exemple concret de gestion écosystémique qui fait écho à ma réflexion précédente sur le rapport des différentes civilisations à la nature.
Autour de moi, la végétation s’étend à perte de vue, maîtrisée et entretenue avec soin et précision. De nombreux arbres projettent leur ombre rafraîchissante sur le chemin terreux qui serpente devant moi avant de se perdre dans les dédales secrets du parc. Plus loin, un étang à l’eau translucide occupe le centre d’une esplanade herbacée. Le soleil de septembre réchauffe le tout avec une ampleur surprenante. Pourtant, aucune trace d’animaux. Pas un son, pas une empreinte, pas une plume.
Le territoire japonais, terre exotique pour les occidentaux s’il en est une, est très verdoyant, et les japonais particulièrement attachés à leurs paysages exceptionnels. Avec sa géographie contrastée, qui s’étend sur des latitudes allant du Canada à Cuba, l’archipel nippon possède des écosystèmes variés, et des scènes sauvages à couper le souffle. Entre terre et mer, montagnes et plages, la diversité naturelle est florissante et est le berceau de nombreux lieux de recueillement spirituel. Les petites villes et grandes métropoles ne sont pas en reste, avec leur myriade de parcs urbains magnifiques. Et pourtant.
« Entre terre et mer, montagnes et plages, la diversité naturelle est florissante et est le berceau de nombreux lieux de recueillement spirituel. »
Et pourtant, le silence est assourdissant, étrange. Anormal. Il m’a fallu plusieurs jours pour réellement apprécier la réalité du phénomène. Au départ, absorbée par la régularité des formes végétales des parcs, leur entretien intensif et consciencieux, et la beauté sublime du tableau auquel ce travail aboutissait, je ne me suis pas attardée sur la faune. Ou plutôt son absence. Car si l’œil est rapide à observer ce qui se présente à lui, il l’est moins pour ce qui lui est ravi. Toutefois, au bout de quelques jours, l’évidence est indéniable : dans les villes japonaises, y compris dans les parcs, nous ne croisons pas un muscidé, pas un rapace, pas un amphibien, et pas non plus de reptiles. Plus surprenant, on ne s’arrête pas non plus pour gazouiller tristement à la vue de chats ou chiens errants, inexistants ici. Et on ne fuit pas une abeille un peu avenante en criant. Seuls quelques petits passereaux peuvent parfois être aperçus furtivement au détour d’un parc.
Un pays de soin et de beauté
Dans le shintoïsme et le bouddhisme, les deux courants spirituels majoritaires au Japon, la nature fait partie, au même titre que les humains, du tout. Elle est donc l’objet d’un véritable effort traditionnel de révérence de la part de la société nippone, qui se traduit par un soin prononcé à son égard. Mais ce soin, poussé à un niveau exceptionnel, tend à artificialiser les écosystèmes, les appauvrissant de fait en éléments clés pour la survie et la prospérité de ses composantes. Par exemple, le ramassage systématique de toutes les feuilles et branches mortes, et le déblaiement des pelouses et talus arborés, qui est mis en place dans les jardins japonais, limite la présence de décomposeurs et petits insectes mangeurs de bois (xylophages) qui constituent une source de nourriture privilégiée de plusieurs espèces de rongeurs et oiseaux.
« Dans le shintoïsme et le bouddhisme, les deux courants spirituels majoritaires au Japon, la nature fait partie, au même titre que les humains, du tout. »
De plus, au-delà de l’attrait des japonais pour le soin, la culture nippone est célèbre pour son goût du beau, qui se traduit entre autres par ses jardins ornementaux, véritables œuvres d’art à ciel ouvert, objets de révérence et vecteurs de sérénité. Toutefois, la tonte rapprochée des pelouses, et l’élagage régulier des arbres pour le maintien de formes esthétiquement agréables sont autant de perturbations des écosystèmes qui peuvent avoir des conséquences délétères sur les populations animales qui utilisent ces espaces comme refuges pour se reproduire et se reposer. Sans compter la limitation imposée à la croissance des arbres et arbustes intégrés à ces jardins ornementaux afin qu’ils poussent d’une certaine manière, et à une certaine hauteur. Par ailleurs, les jardins japonais sont très peu fleuris, les goûts nippons en la matière se restreignant à des arbres fruitiers à la floraison printanière éphémère, à l’instar du cerisier japonais. Cette caractéristique constitue un autre obstacle à la présence animale dans les espaces verts, et notamment les insectes pollinisateurs.
Un troisième élément de réponse tient dans un aspect tout à fait pratique de la société nippone. En effet, le Japon fait actuellement face à un problème de gestion des déchets, les usines de traitement de déchets étant peu développées et relativement peu efficaces. Cette problématique est à l’origine de mesures gouvernementales afin de limiter la production et le rejet de déchets. L’une de ces mesures, très étonnante pour un touriste français, consiste à ne mettre à disposition aucune poubelle dans les lieux publics, et à demander aux citoyens et touristes de garder leurs déchets sur eux lors de leurs déambulations, pour les jeter chez eux ou à l’hôtel. Cela a pour effet immédiat d’inciter à diminuer la consommation de produits générateurs de déchets, mais crée donc des villes sans déchets à l’air libre car les japonais étant très respectueux des lois et étant attachés à la propreté de leurs lieux de vie communs, l’idée ne leur viendrait jamais de jeter leurs déchets en dehors d’une poubelle. Or, la faune des villes, à l’instar des pigeons et rats parisiens, se nourrit de déchets alimentaires laissés à disposition par les humains. Leur absence notoire dans les agglomérations japonaises représente une source supplémentaire d’alimentation en moins, et donc diminue les chances de voir s’y développer des populations faunistiques.
« De plus, au-delà de l’attrait des japonais pour le soin, la culture nippone est célèbre pour son goût du beau, qui se traduit entre autres par ses jardins ornementaux, véritables œuvres d’art à ciel ouvert, objets de révérence et vecteurs de sérénité. »
Néanmoins, l’absence de faune n’est pas uniquement une conséquence de facteurs annexes. En effet, il n’est pas rare d’observer, à proximité des bancs qui jalonnent les parcs, de petits panneaux exigeants des visiteurs qu’ils ne laissent aucun déchet sur place, même organique, au risque d’attirer des animaux sur les lieux. Ainsi, les métropoles japonaises admettent clairement leur réticence vis-à-vis d’une nature incontrôlée, source de nuisances incompatibles avec le mode de vie urbain japonais.
Une nature vénérée, mais contrôlée
Pour autant, les japonais ne sont pas insensibles au vivant, comme l’attestent leurs croyances et pratiques religieuses et spirituelles, le soin sus-mentionné à leurs jardins ornementaux, mais aussi le développement de stages de relaxation et de méditation en milieu sylvicole proposés aux travailleurs – très nombreux au Japon – en situation de burn-out. De multiples fêtes sont également célébrées en l’honneur du vivant et de la nature, que ce soit la fête du printemps ou la fête des cerisiers en fleurs, qui véhiculent beaucoup de messages spirituels. Et à Nara, une petite ville au sud de Kyoto, le daim est protégé et déambule librement au milieu des temples et des routes bétonnées.
« Pour autant, les japonais ne sont pas insensibles au vivant […]. »
Les japonais ne recherchent donc pas l’isolement vis-à-vis de la nature. Simplement, ils oscillent entre volonté de côtoyer et bénéficier de l’énergie du vivant au quotidien, et leur peur du caractère sauvage, imprévisible et incontrôlable de celle-ci. Mais, comme toute civilisation, le Japon évolue, et malgré son traditionalisme et son nationalisme forts, il s’enrichit des mœurs et pratiques des autres pays du monde. Peut-être va-t-il donc éventuellement entamer un dialogue avec celui-ci, échanger avec le reste de l’humanité sur son rapport à la nature, participer à ouvrir nos yeux d’occidentaux à d’autres manières de vivre avec celle-ci, et qui sait, peut-être créer de nouvelles voies d’action à la croisée des chemins de chacun. Mais pour cela, il faudrait déjà que, de notre côté, nous soyons à l’écoute, et que nous vocalisions une volonté de nous ouvrir à d’autres manières d’être. Malheureusement, pour le moment, le silence est assourdissant.
B x


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