Une plume en ville

Une réflexion sur la faune urbaine et nos rapports à celle-ci, qui interroge nos conceptions de la nature en ville.

Le chant d’une mésange dans un arbre voisin. Le fourragement d’un rat dans une poubelle sur le trottoir. La frayeur d’une jeune femme face à l’envolée rapprochée d’un pigeon peu farouche. Autant de signes indicateurs d’une présence animale en ville. 

Souvent oubliée, tant elle sait se faire discrète, la faune sauvage des villes est pourtant bien présente. Dans les parcs et jardins, bien sûr, mais aussi dans des endroits plus inattendus, comme les clochers des églises, où vous pourrez observer des chouettes préparant leur nidification, ou les conduits d’aération d’un immeuble d’habitation, utilisés par des pigeons roucoulant en quête d’un endroit calme pour élever leur progéniture. 

Certains animaux sont également plus discrets que d’autres. Il y a sans aucun doute les stars des villes, souvent bien malgré eux, tels les pigeons ou les rats, ou encore les perruches à collier, espèce invasive envahissante qui a proliféré au détriment d’autres oiseaux lorsqu’elle s’est appropriée leurs nids. Mais sont aussi présents différents rongeurs, de nombreuses espèces d’oiseaux, des renards, des oies, des cygnes et des canards, vers de terre et escargots, sans oublier une ribambelle d’insectes dont des abeilles, bourdons, papillons, guêpes et frelons. La liste est en réalité assez longue, malgré les idées reçues. 

« Souvent oubliée, tant elle sait se faire discrète, la faune sauvage des villes est pourtant bien présente. »

Certes, la ville est un environnement relativement hostile à la vie par de nombreux aspects. Peu de plantes et animaux s’y acclimatent facilement, à l’exception notoire de quelques espèces comme le rat brun, le pigeon ramier et les perruches à collier, qui, par leur profil écologique très peu exigeant et leur extraordinaire adaptabilité, ont su tirer le meilleur parti de ces endroits, et en faire leur foyer de prédilection. C’est pourquoi ils prolifèrent aujourd’hui de manière incontrôlée et, en toute honnêteté, relativement inattendue de la part des pouvoirs publics. Mais pour les autres, entre béton, îlots de chaleur, ressources alimentaires limitées, zones de nidification exposées et peu nombreuses, pollution sonore, pollution lumineuse et pollution atmosphérique, les animaux présents en ville peuvent définitivement être qualifiés de téméraires. Et grâce à cette témérité, même quand l’adaptation se révèle plus difficile, la vie continue à se battre pour exister et se maintenir en ville, ce qui démontre une merveilleuse force résiliante. 

« Mais pour les autres, entre béton, îlots de chaleur, ressources alimentaires limitées, zones de nidification exposées et peu nombreuses, pollution sonore, pollution lumineuse et pollution atmosphérique, les animaux présents en ville peuvent définitivement être qualifiés de téméraires. »

Toutefois, il existe des moyens de rendre leur existence plus agréable et plus facile, et ce, pour leur bénéfice et le nôtre. Peut-être pourrions-nous commencer par augmenter la surface d’espaces non-bétonnés en ville, par un maintien des friches urbaines, véritables viviers de biodiversité et refuges pour la faune, et le retrait du béton et du bitume dans certains coins des villes, là où leur présence n’est pas indispensable. Dans les jardins et parcs publics, laisser de la place à des plantes non sélectionnées, qui produisent encore des fleurs nectarifères, source de nourriture pour les pollinisateurs, même si cela signifie diminuer la part de magnifiques fleurs aux milles pétales. Et bien sûr, ne pas les asperger d’herbicides, pesticides et fongicides à longueur d’année. On pourrait aussi diminuer la fréquence des tontes de pelouse, pour permettre à une flore sauvage de se développer, au bénéfice de la faune. Également, parfois, renoncer à la pelouse, pauvre en services écosystémiques, au profit de prairies entretenues ? Et puis, si nous nous sentons particulièrement impertinents, arrêter de planter des arbres solitaires sous des lampadaires allumés toute la nuit, séparés de leurs congénères de plusieurs mètres. Cela bénéficierait en premier lieu aux arbres, qui, pour rappel, font eux aussi partie du vivant et sont sensibles à de nombreux stress, mais aussi aux animaux qui dépendent de la bonne santé de ces arbres, et de leur qualité de foyer pour leur progéniture, pour survivre et prospérer. Mais peut-être la réelle impertinence serait de réussir à  expliquer comment un oiseau est censé réussir à nidifier dans un arbre malade, sous un flux permanent de lumière artificielle. Sans parler bien évidemment des chauve-souris, alliées de la pénombre, à qui on va devoir finir par proposer des lunettes de soleil pour se protéger de la pollution lumineuse.

« Peut-être pourrions-nous commencer par augmenter la surface d’espaces non-bétonnés en ville, par un maintien des friches urbaines, véritables viviers de biodiversité et refuges pour la faune, et le retrait du béton et du bitume dans certains coins des villes, là où leur présence n’est pas indispensable. »

Néanmoins, il est essentiel de considérer chaque action prise en ce sens à l’aube de ses conséquences potentielles. En effet, dans une époque où la biodiversité est érigée en paragon de vertu, attention à la bêtise facile sous couvert de mode. Ainsi, pour exemple, avoir fait de Paris la superficie du territoire français comptabilisant le plus de ruches au kilomètre carré est un non-sens environnemental. Les ruches artificielles créées pour l’occasion regorgent d’abeilles domestiques, certes pollinisatrices et essentielles à notre système agricole, mais qu’arrive-t-il alors aux plus de 970 autres espèces d’abeilles recensées en France ? Elles disparaissent, remplacées par l’abeille domestique favorisée par nos soins. Et alors quid de la biodiversité en ville ? Et quid de la biodiversité tout court ? Parmi ces espèces, certaines sont très fragiles, et d’ores et déjà au bord de l’extinction, en partie en raison de notre acharnement à les pulvériser de pesticides et autres joyeux produits chimiques mortifères. Les pousser hors de leur aire de répartition par la généralisation des ruches, notamment urbaines, est une bêtise, même si l’intention était louable. Il en va de même avec l’intention généreuse de nourrissage des oiseaux sauvages. Utile en hiver, comme un soutien amical à nos compagnons chantants bien-aimés, la belle action peut vite se transformer en cadeau empoisonné quand vient le printemps, et que les juvéniles fraîchement éclos s’étouffent sur les graines tout droit sorties des mangeoires installées par les humains, fournies par des parents devenus dépendants à celles-ci au court de l’hiver. Ainsi, au-delà des modes et d’un désir de bonne conscience, peut-être devrions-nous chercher l’équilibre. Ne pas étouffer, que ce soit par excès d’ignorance, ou excès d’attention. Et se reconnecter à la nature, et ainsi à nos instincts de conservation. La nôtre, et la leur.  

« En effet, dans une époque où la biodiversité est érigée en parangon de vertu, attention à la bêtise facile sous couvert de mode. »

Petit rat des champs, je me considère pour ma part dans un environnement hostile quand je me trouve en ville. Mais le piaillement des oiseaux me ramène toujours à moi, et calme mon stress, me rappelant qu’avant toute préoccupation humaine futile, le plus important c’est d’être en vie et en bonne santé. Les animaux nous maintiennent dans la réalité, notre réalité animale, si souvent passée sous silence en ville. Leur présence nous rappelle qu’avant d’être des comédiens en costumes ou talons hauts, nous sommes des êtres naturels, avec des besoins naturels. Notre besoin de survivre dans cette société de consommation nous pousse peut-être à nous agglutiner en ville, mais cela ne signifie pas que cet environnement  bétonné, pollué et puant, où rien ne pousse et tout s’achète à prix d’or, hostile par définition, doive être considéré comme notre habitat naturel, de prédilection. Nous pouvons le rendre plus vivable, pour l’ensemble du vivant, sans sombrer dans l’utopie, par définition irréaliste. 

« Ainsi, au-delà des modes et d’un désir de bonne conscience, peut-être devrions-nous chercher l’équilibre. »

Quand les affiches publicitaires et applications de livraison à domicile tentent de nous maintenir dans un cycle infernal d’achats et d’enfermement dans les confins de nos petits appartements, le canard curieux sur le bord de sa mare, le moineau qui sautille à la vue de miettes de pain voletant vers son bec, ou le papillon qui frôle notre épaule, sont autant d’antidotes à la sédentarité et la société de consommation. Leur vie simple et orientée vers l’atteinte d’objectifs sains est une bouffée d’oxygène qui nous raccroche à notre humanité. Ne les laissons pas disparaître. Et surtout, arrêtons de les considérer comme des nuisibles (le « sur-mulot » est un rat brun, et il n’y a rien de mal à cela). 

Alors, on commence quand ? 

B x 

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