Une réflexion sur les différentes définitions du concept de nature existant à travers le monde, leur impact sur notre conscience et nos actions collectives.
Introduction
Le chant d’un rouge-gorge à l’aube d’une matinée ensoleillée. Le bourgeon d’un majestueux cerisier qui éclot en une délicate fleur au parfum envoûtant. Les cyclones qui font tourner la tête et perdre pied. Une portée de marcassins qui traversent maladroitement la route. Le ver de terre qui aère et enrichit le sol. Le cycle des saisons, et celui des marées. Le champ de blé qui réfléchit la lueur dorée des rayons de soleil au crépuscule, dans la douceur des nuits d’été. La synchronisation des cycles menstruels des femmes évoluant au sein d’un même groupe. L’accouchement. La mort. Demandez-moi ma définition de la nature et je vous répondrais cela. Ou peut-être vous parlerais-je du parasitisme, du pétrole, des bourdons pollinisateurs et de ma ressemblance flagrante avec ma mère.
Demandez la même chose à mon voisin, et sa réponse sera très certainement entièrement différente de la mienne. Pourtant, nous partageons une civilisation, un pays, une langue, une culture française. Tentez alors d’imaginer la réponse d’un malgache. Ou d’un japonais. Ou encore d’un kenyan.
Aujourd’hui, la nature est au centre de toutes les attentions. L’humanité ne s’est jamais autant questionnée sur la nature, notre rapport à celle-ci, et incidemment la marche à suivre la concernant. Dans les médias, sur les réseaux sociaux, et donc dans la bouche des citoyens, de multiples définitions fleurissent. Certaines sont poétiques, d’autres scientifiques, la plupart très floues. Malgré ces divergences de vision et, le plus souvent, une grande difficulté à aboutir à une définition claire, beaucoup de moyens sont investis dans des politiques environnementales visant à « protéger la nature » de l’action humaine dévastatrice. Il n’existe pas de consensus sur la définition de nature, pourtant des mesures très fortes sont prises en son nom.
Une idée ancrée dans la pensée collective est que nous partageons tous la même nature, et devons donc agir collectivement, à une échelle planétaire, pour la protéger. Toutefois, cette idée, erronée, a aujourd’hui d’importantes conséquences, sur les politiques mises en place et les réactions sociétales à ces politiques.
« Il n’existe pas de consensus sur la définition de nature, pourtant des mesures très fortes sont prises en son nom. »
Une diversité de traductions de la nature
En 2020, un article publié dans la revue Conservation Biology par Frédéric Ducarme, Fabrice Flipo et Denis Couvet, traitait de la manière dont la diversité des concepts humains affecte la conservation de la biodiversité. Dans leur étude, ces chercheurs ont démontré que la compréhension du concept de nature, ainsi que le concept en lui-même, ne sont pas partagés dans le monde entier. Grâce à leur travail, ils ont mis en évidence que le mot « nature » est absent de certains langages, que chez d’autres il provient d’un autre langage, ou encore que dans certaines langues, il possède le même sens que le mot « monde », comme c’est le cas pour les langages polynésiens par exemple. Finalement, seule une partie des langages possède son propre mot pour « nature ».
La cause identifiée de ces différences serait géographique, la distribution géographique des différentes variantes du mot « nature » suivant l’étendue géographique des groupes civilisés, définis par leur religion dominante, et non pas par leurs relations linguistiques et phylogénétiques. Il a en effet été constaté que pour toutes les civilisations majeures, le mot est empreinté à la liturgie. C’est le cas du latin, du sanskrit, de l’arabe, ou encore de l’arménien.
« Grâce à leur travail, ils ont mis en évidence que le mot « nature » est absent de certains langages, que chez d’autres il provient d’un autre langage, ou encore que dans certaines langues, il possède le même sens que le mot « monde », comme c’est le cas pour les langages polynésiens par exemple. »
Des mots pour des concepts
Tous ces éléments mènent inévitablement à la question de la signification des différentes variantes linguistiques de « nature ». En début d’article, les auteurs rappellent très justement que les mots sont importants. L’impression peut être donnée qu’ils enfoncent par là une porte ouverte, cependant la portée de cette évidence est nécessaire à considérer pour saisir l’utilité d’étudier l’origine et le sens du mot « nature » selon les langages.
La pensée crée la parole. La parole crée l’action. L’action façonne le monde.
Or, l’article relate que dans toutes les étymologies non-européennes, l’idée commune est l’altérité et indique que dans la plupart des cultures, le mot associé à « nature » traduit une notion active et dynamique. Les seuls langages dans lesquels le concept de nature est défini comme un ensemble d’objets statique et passif, créé par un Dieu tout-puissant, sont les langages dits sémitiques, c’est-à-dire ceux qui sont liés aux religions monothéistes (Judaïsme, Christianisme et Islam). Ce sont les seuls qui voient les humains comme à part et au-dessus de la nature, à savoir des êtres « supernaturels ».
« Les seuls langages dans lesquels le concept de nature est défini comme un ensemble d’objets statique et passif, créé par un Dieu tout-puissant, sont les langages dits sémitiques, c’est-à-dire ceux qui sont liés aux religions monothéistes (Judaïsme, Christianisme et Islam). »
Si l’on plonge davantage dans les détails sémantiques, on constate cinq grandes notions attribuées à la nature à travers le monde : naissance, prolifération, spontanéité, ce qui suit les règles, et la marque originale. Le mot français « nature », ainsi que son équivalent dans la plupart des langages d’Europe de l’Ouest, se rapportent à la naissance, de par leur origine latine natura qui signifie « être né », concept dynamique s’il en est. L’ancien grec, avec le mot physis, rapportait quant à lui la notion de nature à celle de prolifération, tout aussi dynamique.
« […] on constate cinq grandes notions attribuées à la nature à travers le monde : naissance, prolifération, spontanéité, ce qui suit les règles, et la marque originale. »
Puis, la christianisation de l’empire romain a distillé la notion abrahamique de création, et avec elle l’étymologie hébraïque du mot « nature », traduit teva, signifiant « la marque d’un artiste sur son travail ». Cet évènement historique a marqué un tournant dans la représentation conceptuelle du mot « nature » dans l’Empire, et plus généralement dans les cultures monothéistes, puisque de processus changeant associé à l’idée active de naissance et de fleuraison, la nature a été transformée en un ensemble d’objets passifs et statiques dans les mains de Dieu. La notion s’est ensuite ancrée dans les esprits, et a traversé les siècles, puisque Descartes, en 1664, traduit parfaitement cette idée en désignant la nature comme « la matière elle-même ».
Quels impacts sur notre monde ?
Les auteurs de l’article sus-mentionné, à l’aube de ces découvertes, ont par la suite analysé leur impact sur nos politiques de conservation actuelles. Selon eux, en Occident, celles-ci sont toujours ancrées dans « une vision réductionniste, statique et passive » de la nature, portée par les conservationnistes américains descendants d’Aldo Leopold ainsi que John Muir et George Perkins Marsh et fortement liée au concept de « wilderness », alors que ce n’est pas le cas dans d’autres cultures, créant des conflits de conservation. Ils soulignent également que certains auteurs accusent cette représentation moderne, par la forme de dépréciation du monde matériel qu’elle engendre, d’être la cause principale de la crise écologique que nous vivons actuellement.
Aujourd’hui, de nombreux livres fleurissent sur le sujet de la nature, et de la science de la nature qu’est l’écologie. Parmi eux, certains lient la gestion de l’environnement prônée par les Occidentaux à une idéologie coloniale, en comparant les valeurs et pratiques qui les sous-tendent, et appellent à une écologie décoloniale, comme c’est le cas de Malcolm Ferdinand dans son oeuvre Une écologie décoloniale, aux éditions Seuil. Plus poétiquement, dans son livre Sentir-penser avec la Terre, publié chez le même éditeur, Arturo Escobar dénonce « l’ontologie moderne occidentale » et sa « partition nature/culture », et appelle à oser affirmer d’autres façons de « faire monde » passant par une « ontologie politique » qui « remet le monde moderne à sa place », à savoir « un monde parmi de nombreux mondes ».
« Ils soulignent également que certains auteurs accusent cette représentation moderne, par la forme de dépréciation du monde matériel qu’elle engendre, d’être la cause principale de la crise écologique que nous vivons actuellement. »
D’autres critiquent les politiques environnementales occidentales sans renier la racine idéologique de celles-ci, à l’instar de Jean-Claude Génot. Ce dernier, dans son livre La nature malade de la gestion, fait une critique scientifique des politiques de gestion environnementale mises en place par des gestionnaires persuadés de la nécessité de contrôler la nature, tout en maintenant, au sein de sa critique, une séparation claire entre l’homme et celle-ci, par le rappel de sa « définition universellement admise », « à savoir ce qui échappe à la volonté humaine, ce qui est indépendant des usages humains ». Il reconnaît toutefois « qu’il existe une multiplicité de natures, autant que de représentations par l’homme ».
Ces auteurs ne sont que des exemples de la diversité d’opinions qui étayent la littérature environnementale, mais ont le mérite d’illustrer un constat clair : notre façon d’envisager la nature n’est pas universelle, mais au contraire aussi multiple que notre humanité. De ce fait, comment appréhender les politiques environnementales à l’échelle internationale ? Est-il envisageable d’arriver à un consensus sur la manière d’appréhender notre planète et ses écosystèmes et si oui, cela est-il souhaitable ? Une civilisation est-elle en mesure d’imposer son agenda environnemental à ses soeurs et si oui, le doit-elle, et en a-t-elle le droit moral ?
« Notre façon d’envisager la nature n’est pas universelle, mais au contraire aussi multiple que notre humanité. »
La nature et vous
Toutes ces questions peuvent paraître distantes, complexes et nécessitant l’intervention d’une ribambelle d’experts pour trouver des réponses. Pourtant, chacun d’entre nous est en mesure d’y apporter une réponse. SA réponse. Oublions un instant le brouhaha ambiant autour des questions environnementales et des propositions établies pour les solutionner. Oublions les définitions et catégorisations complexes qui jalonnent la littérature environnementale, qu’elle soit scientifique, économique ou politique. Oublions les experts, les pseudo-experts et leur discours affirmé. Quel est VOTRE avis ?
Notre corps est formé à partir de matière organique créée par la Terre. Lorsque nous mourons, notre corps lui est rendu, pour reformer d’autres vies. Nous sommes grégaires, comme les loups, les dauphins et les fourmis. Poser nos pieds dans la terre régule notre organisme et corrige notre posture. Nous avons un instinct de survie. Les rayons de soleil nous nourrissent. Nous mangeons d’autres êtres vivants, de nature végétale aussi bien qu’animale. Nous avons besoin d’eau pour fonctionner. Nous sommes majoritairement composés d’eau.
Nous sommes donc partie intégrante du système Terre dans son ensemble. Nous sommes tous des enfants de la Terre, et y sommes tous intrinsèquement liés. De ce fait, nous disposons d’une capacité instinctive à la ressentir, et à réfléchir aux interactions que nous désirons entretenir avec elle. Votre manque de confiance en vos instincts naturels et votre perte de connexion à la Terre sont autant d’atouts pour les activistes de tout bord et de toute conviction en quête de pouvoir et d’influence. Or, chacun est libre d’avoir son avis sur les questions environnementales, car nous sommes tous concernés. Et il est grand temps pour nous tous de réclamer notre libre-arbitre et d’affûter notre esprit critique, afin de pouvoir engager des débats constructifs et surtout collectifs sur la manière dont nous souhaitons faire monde. Les avis divergeront sûrement, et peut-être sera-t-il temps de laisser plusieurs mondes émerger et prospérer. Mais cela doit être votre choix.
Il est possible de se documenter longuement, de lire des publications de vulgarisation, de se former. Tout cela est utile, peut vous éclairer sur des sujets précis, et étayer votre réflexion. Mais en aucun cas cela ne doit remplacer votre opinion, seulement vous permettre d’en créer une. La planète Terre est la propriété de tous ses habitants, et donc de personne. Chacun est autorisé, et devrait être encouragé, à penser par lui-même et se créer sa propre opinion sur notre monde commun et la manière dont il souhaite « faire monde », pour reprendre la formule d’Arturo Escobar.
« Nous sommes tous des enfants de la Terre, et y sommes tous intrinsèquement liés. De ce fait, nous disposons d’une capacité instinctive à la ressentir, et à réfléchir aux interactions que nous désirons entretenir avec elle. »
La pensée crée la parole. La parole crée l’action. L’action façonne le monde.
Alors, peut-être que pour faire le premier pas sur ce chemin somptueux, vous pourriez vous poser la question : pour moi, qu’est-ce que la nature ?
B x


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