Le zoo sauvage de Saint-Félicien : le tigre de l’Amour

Le tigre de l'Amour fait sa toilette sous le soleil d'hiver, allongé en haut de son piédestal minéral

Tigre de Sibérie, tigre de l’Amour, tigre de l’Oussouri. Beaucoup de surnoms. Un seul qualificatif : magnétique.

L’enclos du tigre est situé à l’une des extrémités du zoo, à côté de celui des macaques du Japon, en surplomb d’une rivière gelée serpentant au milieu de la forêt boréale. Tout en pente, il est parsemé d’arbres et recouvert de roches empilées en un amas rocheux imposant. 

Notre arrivée à proximité de l’enclos est longuement signalée par le bruit de nos bottes d’hiver craquelant le manteau neigeux immaculé. L’absence d’autres empreintes de pas dans la neige laisse à penser qu’aucun visiteur ne s’est aventuré jusqu’ici depuis la dernière chute de neige, il y a plusieurs jours. Mais mon esprit rêveur vagabonde rapidement vers la fantaisie de la terre inconnue à l’homme, visitée pour la première fois. Cette pensée apporte une poésie toute autre à la scène. 

L’enclos semble tout d’abord totalement désert. Une rapide inspection visuelle nous permet néanmoins de localiser le félin. Dans un souffle, on se surprend à murmurer « là ! » à l’autre, incapables de prononcer un autre mot l’espace d’un instant. Pourtant, on ne distingue quasiment rien de l’animal. On aperçoit en effet seulement deux petites oreilles rondes et touffues, en haut de la colline de roches, derrière un imposant rocher. 

L’enclos est entouré de sentiers pédestres permettant au visiteur de visualiser ses occupants sous une diversité d’angles importante. Notre visite prenant place hors saison, une partie du sentier de visite est actuellement fermée, et nous n’arrivons donc pas à nous positionner dans l’angle adéquat pour observer totalement et proprement le félin. Nous parvenons toutefois à le distinguer partiellement de loin, notre imagination faisant le reste. 

Allongé en haut de sa colline minérale recouverte de neige, tel un chat profitant allègrement du canapé familial, il dort paisiblement. La ressemblance avec le chat domestique est frappante. Pourtant, même de loin, on ressent également une profonde puissance sauvage. Même endormi dans son enclos, il demeure indomptable. 

« La ressemblance avec le chat domestique est frappante. Pourtant, même de loin, on ressent également une profonde puissance sauvage. »

Nous restons un moment face à lui, silencieux, mi-fascinés, mi-écoeurés de n’avoir pas pu le voir mieux que cela, avant de faire demi-tour en nous promettant de revenir le voir plus tard. 

Une heure plus tard, nous voilà de nouveau devant l’enclos du tigre de Sibérie. Cette fois-ci, il se promène nonchalamment, suivant le long de sa clôture avec précision. Son mouvement passif rappelle sa liberté perdue, et une pointe de tristesse s’accroche à mon coeur tandis que je chercher à distinguer son expression, son regard, et ainsi cerner son humeur. 

La tête baissée, il marche gracieusement, avec la souplesse majestueuse si caractéristique des félins, l’expression indescriptible. Je suis frappée par la douceur de ses pas, le silence de sa déambulation. Ne pas le voir, c’est ne pas savoir qu’il existe, tant il se fait discret dans le paysage boréal paisible. 

« Ne pas le voir, c’est ne pas savoir qu’il existe, tant il se fait discret dans le paysage boréal paisible. »

Néanmoins, quand on le voit, sa fourrure orange striée de noir transperce notre regard, sa couleur amplifiée par la blancheur du paysage alentour. 

Dans ce cadre, il semble presque irréel. Tel un mirage, il apparaît comme un cadeau du ciel, ravissant tous mes sens, dans un tourbillon d’adrénaline qui me rappelle ma frêle nature humaine. Stupéfiant par sa beauté sauvage, il avance paresseusement, seul dans son enclos, indifférent, du moins en apparence, à notre présence. 

Une fois son tour d’enclos effectué, il remonte sur son piédestal naturel, et disparaît derrière un rocher, quand soudain, un rugissement rauque et puissant déchire le silence. 

On se fige, et c’est comme si le temps s’arrête pour un instant. L’oreille aux aguets du prochain rugissement, le cerveau cherche à déterminer l’origine du bruit, n’arrivant pas à accepter la réponse évidente offerte à nos yeux. Le son transperce mes oreilles et tout mon être, pour venir me toucher en plein coeur. Quelque chose de profondément sensible et émouvant se dégage de ce rugissement, difficile à transposer en mots. 

Tout doucement, on tente de s’approcher au plus prêt, cherchant l’angle le plus approprié pour confirmer l’origine de ce son. Le tigre nous offre cette réponse en marchant lentement vers le sommet rocheux, et vient se placer, tout en continuant à rugir, en haut de son piédestal, dans l’axe des doux rayons de soleil d’hiver. On peut alors observer distinctement sa grande gueule s’ouvrant périodiquement pour laisser échapper un long rugissement profond. Le froid ambiant nous permet de distinguer également l’air expiré par le tigre lors de ces rugissements, réfracté par les rayons solaires. L’ensemble forme un tableau à couper le souffle. 

Les rugissement retentissent dans la forêt environnante, où ils restent sans réponse. Le tigre, élégamment installé sur son observatoire, s’imprégnant de la douceur du soleil, ne semble pas s’inquiéter de cette absence de réponse. Au bout d’un temps, il cesse de rugir, et reste quelques instants à se prélasser au soleil, avant d’entamer une rapide toilette du visage et des pattes. Puis, délicatement, il se lève et entame la descente du sommer rocheux, face à nous. 

Pendant tout ce temps, nous n’avons pas bougé d’un centimètre, figés dans une forme de contemplation régénératrice de l’âme. Pourtant, notre comportement est parfaitement singulier. Les autres animaux du parc, parfaitement habitués du phénomène, ont continué, durant ce spectacle visuel et sonore éblouissant, à vaquer tranquillement à leurs occupations respectives. 

Un pic, accroché à un tronc d’arbre juste derrière le sentir pédestre où nous nous tenons, inspecte tranquillement son choix de végétal en toquant sporadiquement contre son écorce. Le contraste entre le tigre et le pic est frappant. Les comparer de manière détaillée ne serait pas particulièrement pertinent, tant ils diffèrent si ostensiblement, et pourtant, le cerveau est comme subjugué par la variété de formes de vie créées sur la planète Terre, qui cohabitent paisiblement, voire indifféremment, chacune avec ses atouts et ses faiblesses, dans un équilibre complexe mais parfaitement fonctionnel. 

« Le cerveau est comme subjugué par la variété de formes de vie créées sur la planète Terre, qui cohabitent paisiblement, voire indifféremment, chacune avec ses atouts et ses faiblesses, dans un équilibre complexe mais parfaitement fonctionnel. »

Après cette longue observation statique, le froid se fait soudainement ressentir lorsque l’on se reconnecte à nos sensations corporelles, et il est alors temps de se remettre en mouvement afin de recréer une nécessaire chaleur. Il est difficile de quitter cet être si majestueux et exceptionnel, mais nous repartons riches d’un cadeau tout à fait exclusif qu’il nous a offert dans l’intimité de cette forêt boréale figée dans le froid, associé de la sensation que ce dernier, par sa beauté et sa pureté, a légèrement transformé notre âme. Pour le meilleur, sans aucun doute. 

B x

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