Une ode à la douceur dans un monde électrifié par le bruit et le chahut, mais aux multiples pépites.
Le matin est calme, silencieux. La rosée recouvre les plantes dans la cour, qui dégagent une délicate odeur de terre mêlée de notes chlorophyllées. Il fait encore nuit, et la seule lumière est celle, dorée, projetée par les lampadaires de la rue. Je descends dans la cuisine, les yeux encore pleins de sommeil, pour me préparer un petit-déjeuner. C’est un rituel silencieux, méditatif, qui m’accompagne chaque matin à mon retour au monde. Je me délecte de l’odeur du café qui coule, et savoure le goût du beurre demi-sel parfaitement fondu sur mon muffin anglais délicatement croustillant mais toujours moelleux. Puis une douche chaude finit de me réveiller, et je m’habille confortablement pour la journée. Je choisis des vêtements chauds, agréables à porter et tout doux, au détriment du style.
Lorsque je sors dans la rue, déserte et immobile, j’ai un regard pour le chemin qui mène aux champs, à ma droite. Plongé dans l’obscurité, il ne laisse rien paraître de son mystère, mais je m’imagine parfaitement le paysage encore recouvert d’ombre qui se découvrira dans la matinée, au bon vouloir du soleil. Je suis, comme à l’accoutumée, saisie d’un fort désir de retourner sous ma couette, et d’attendre le lever du jour pour aller me promener dans ma campagne.
« C’est un rituel silencieux, méditatif, qui m’accompagne chaque matin à mon retour au monde. »
Mais j’ai un train à prendre. Le trajet en bus jusqu’à la gare est rapide, et silencieux. Chaque nouveau passager est plus comateux que le précédent, et l’atmosphère est chargée de sommeil et d’une certaine morosité. Le train est rempli de travailleurs en direction de Paris, mais le calme règne également dans le wagon. Plusieurs voyageurs dorment, d’autres lisent, et certains, comme moi, écoutent de la musique en regardant le soleil se lever paresseusement par la vitre. Je me laisse bercer par les douces mélodies de ma playlist favorite, et réussis ainsi à conserver ma bulle, mon cocon, jusqu’au terminus du train. Arrivée à Gare de Lyon, toutefois, les choses se compliquent invariablement.
Une cohue se forme au niveau des escaliers permettant de rejoindre le métro depuis le quai du train. Les gens se poussent, et un premier bruit de fond vient dérober un peu de ma sérénité. Il faut faire attention à où je mets mes pieds, pour ne pas risquer de tomber dans les escaliers et me faire piétiner. Ranger mon téléphone pour ne pas me le faire arracher. Sans oublier de tenir fermement mon sac, fermeture à l’avant, pour éviter les vols.
« Chaque nouveau passager est plus comateux que le précédent, et l’atmosphère est chargée de sommeil et d’une certaine morosité. »
Une fois sur le quai du métro, c’est une nouvelle lutte qui s’engage pour monter dans une rame, bien que le panneau d’affichage annonce un train toutes les deux minutes. On se presse, on se tasse, parfois on s’insulte, et on fusille son voisin du regard, car il empiète sur notre espace personnel, sans nous questionner une minute sur le fait que peut-être, nous sommes dans le sien. Tout est bruyant, crispant, irritant pour des oreilles encore peu sensibilisées aux sons agressifs en cette heure matinale. La situation n’est pas optimale pour les narines non plus, au vu de la succession d’odeurs plus désagréables les unes que les autres qui défilent sous mon nez affligé le long du trajet.. La bulle a définitivement éclaté.
Finalement, lorsque j’arrive avenue de France, je suis acculée par les employés de bureau pressés et les étudiants déprimés qui se bousculent le long du trottoir, à côté du trafic parisien rugissant. La douceur a disparu pour de bon, et le contraste avec ma campagne quittée il y a seulement quelques heures ne pourrait être plus saisissant.
« On se presse, on se tasse, parfois on s’insulte, et on fusille son voisin du regard, car il empiète sur notre espace personnel, sans nous questionner une minute sur le fait que peut-être, nous sommes dans le sien. »
Ce fut pareil le lendemain, puis le jour encore après, et l’année qui a suivi aussi. Pendant 3 ans, en fait. Aujourd’hui, j’habite à Paris, mais si les trajets sont moins longs, ils n’en sont pas pour autant moins pénibles. La ville m’avale toujours, invariablement, avec fracas. Les bruits m’agressent, les odeurs me débectent, les parisiens me désespèrent.
Pourtant, avec le temps, j’ai appris à aimer Paris. La bellifontaine amoureuse de la nature, exaspérée par le béton et effrayée par le chaos urbain, a trouvé dans la grisaille parisienne les pépites que la ville des Lumières a à offrir. Les petits cafés lattés dans des café-librairies ou cafés-fleuristes, les gaufres de la rue Mouffetard, les bonnes adresses de viande, de nourriture thaï, japonaise, indienne, tibétaine. Les librairies dont on ne voudrait jamais sortir. Les crêperies de Montparnasse et les peintres de Montmartre. J’ai appris à voir le beau enfoui sous la saleté. Et à trouver de la douceur dans la rudesse du quotidien.
« La bellifontaine amoureuse de la nature, exaspérée par le béton et effrayée par le chaos urbain, a trouvé dans la grisaille parisienne les pépites que la ville des Lumières a à offrir. »
Car la douceur attendrit le coeur et apaise l’esprit. Elle est l’expression la plus pure de notre âme et de notre humanité. Elle nous ramène à nous, et nous permet de connecter avec les autres. Dans un monde sur-stimulé, effrayé, indifférent et parfois malveillant, cultiver la douceur projette une lumière brillante dans ce méli-mélo de défauts, cette cacophonie d’infamies.
Alors quand je pars de chez moi le matin, je tiens la porte à mon voisin, et je me nourris de son sourire de remerciements. Il me protègera lorsqu’un inconnu me bousculera dans la rue car il n’a pas voulu se décaler de dix centimètres sur le trottoir. Je cède ma place à une grand-mère fatiguée dans le métro, qui me remercie gentiment et me regarde avec reconnaissance. Cela m’aide à supporter les crissements assourdissants du métro le long des rails, et les coups de coude dans les côtes d’usagers qui cherchent à tout prix à entrer dans ma rame de métro déjà surchargée. J’aide une jeune maman à porter sa poussette dans les escaliers pour sortir de terre, et je me raccroche à cette bonne action lorsque je passe devant le SDF au rez-de-chaussée, me rappelant que je ne peux pas aider tout le monde. Et puis j’indique le chemin à un touriste perdu sur la place bondée, et je me sers de ma sensation d’utilité pour traverser le trottoir rempli de rôdeurs jusqu’à mon travail.
« Dans un monde sur-stimulé, effrayé, indifférent et parfois malveillant, cultiver la douceur projette une lumière brillante dans ce méli-mélo de défauts, cette cacophonie d’infamies. »
Aucune de ces actions n’est intéressée, mais sans que je m’en rende compte immédiatement, ces petits moments d’humanité, ce partage de douceur, m’aident à avancer dans ma journée, et me protègent de la morosité et de la tristesse ambiante, vectrices d’agressivité et de malveillance. Ils me permettent de garder foi en l’humanité, au moins un jour de plus.
Ainsi, je cultive la douceur, dans l’espoir qu’elle m’élève, et qu’elle aide ceux qui croisent ma route. Tout comme leur douceur me porte et me relève quand moi-même je m’affaisse. Alors je vous souhaite de la douceur, sous toutes les formes : des câlins, un bon vin, un pantalon en lin, et puis pleins d’autres choses qui se terminent pas en -in.
B x


Laisser un commentaire