Plongez dans Osaka, dans une découverte de la ville au premier jour d’un voyage au Japon riche en émerveillement et enrichissements.
L’air est chaud et étouffant lorsque nous sortons du métro. Légèrement désorientée, il me faut quelques minutes pour analyser mon environnement et décider quelle direction donner à notre joyeuse petite troupe de vagabonds. Valises à la main, sacs sur les épaules, notre condition de touristes est évidente et exaltante.
L’avenue sur laquelle nous nous trouvons est large mais peu fréquentée par les piétons en cette fin de matinée. Les larges trottoirs bétonnés sont d’un gris terne, et rappellent l’architecture urbaine d’Amérique du Nord. Je m’amuse à constater les ressemblances fortuites avec notre monde connu que l’on discerne dans les moindres détails, même les plus banals, à l’instar de ce trottoir. Peut-être l’esprit aventureux recherche-t-il des traces de paysages familiers afin de se rassurer et fuir une nouveauté certes palpitante mais qui pourrait se révéler déstabilisante ? Après tout, le cerveau aime les habitudes.
Je remarque néanmoins que les rues sont équipées de nombreux aménagements permettant aux aveugles de se déplacer en toute sécurité. Chaque trottoir est en effet en partie recouvert d’un revêtement jaune dont les motifs en relief diffèrent selon l’information à transmettre. Ainsi, à chaque intersection, le revêtement est constellé de petites bosses rondes, qui indiquent la présence d’un passage piéton. Un signal sonore permet ensuite de déterminer si le feu piéton est vert ou non. Entre chaque intersection, en revanche, le revêtement se compose d’une série de lignes continues en relief, qui s’étirent jusqu’à la prochaine intersection. Ce soin porté à la population handicapée est touchante, surtout au regard de ce que la France propose en ce sens. Lorsque l’on constate ces aménagements, ils apparaissent logiques et absolument nécessaires au déplacement des aveugles, et l’on se demande alors comment nos aveugles arrivent à se déplacer dans la frénésie parisienne. Certainement très difficilement. Je sens monter une première vague de respect pour les japonais et leur sens de la communauté.
« Peut-être l’esprit aventureux recherche-t-il des traces de paysages familiers afin de se rassurer et fuir une nouveauté certes palpitante mais qui pourrait se révéler déstabilisante ? »
Je paramètre mon GPS sur mon téléphone, mon indéfectible guide lors de mes pérégrinations planétaires, et nous voilà partis. Gauche, puis droite, puis, après trois croisements, gauche. J’essaie d’enregistrer le parcours, afin de me permettre de lever les yeux du téléphone en chemin. Pour pouvoir observer le paysage urbain, mais aussi pour éviter de trébucher ou de m’encastrer dans un poteau japonais, que je suspecte aussi indélicat pour mon visage que ses sosies français. Double bénéfice.
Le trajet jusqu’à notre hôtel est court, mais il porte en lui la promesse d’un voyage dépaysant et enrichissant. Dans la chaleur de ce mois de septembre, Osaka comate paisiblement. Quelques clients sont attablés à la fenêtre de cafés climatisés, tandis que des travailleurs pressés slaloment entre les touristes curieux que nous sommes. Arrivés au premier passage piéton, constitué ici de deux bandes blanches parallèles et séparées de 2 mètres environ reliant les deux trottoirs, on découvre la longueur de l’attente pour traverser une rue au Japon. Un panneau lumineux placé de l’autre côté de la route, à côté du passage piéton, nous indique d’une lueur rouge agressive notre temps d’attente : une minute. Une modeste durée la plupart du temps, mais pas lorsque vous devez tenir en position de gainage, ou lorsque vous avez une envie pressante ou, dans notre cas, lorsque vous souhaitez simplement rejoindre le trottoir d’en face, que vous attendez sous un soleil de plomb et que d’autres passages piétons vous attendent quelques mètres plus loin. Décidément français, ces touristes râleurs.
« Dans la chaleur de ce mois de septembre, Osaka comate paisiblement. »
Nous finissons par réussir à traverser nos multiples passages piétons, et continuons notre chemin dans une petite rue résidentielle coincée entre deux grandes avenues. Au milieu des maisons se trouve tout de même un petit restaurant sans prétention, proposant sur son affiche publicitaire un plat de nouilles positivement alléchant. L’odeur qui se dégage du lieu n’est pas moins attrayante, mais nous passons docilement notre chemin, préférant nous délester de nos bagages avant d’entamer notre découverte du patrimoine culinaire de la ville.
Justement, l’hôtel est en vue. La sensation de frais provoquée par la climatisation lorsque l’on pénètre dans le hall de l’hôtel est divine, et nous requinque un tant soit peu. On dépose nos bagages à la réception, mais devrons attendre encore plusieurs heures avant de récupérer nos clés de chambre, l’arrivée en chambre se faisant traditionnellement tardivement au Japon. Nous partons alors en quête de nourriture, sans GPS cette fois-ci.
Au détour d’une petite rue piétonne, on distingue depuis l’avenue principale ce qui ressemble à des arcades. Notre approche nous le confirme, et nous basculons alors brusquement dans un univers connu. Mon père, ancien chef de cabine principal chez Air France pendant plus de trente ans, connaît bien Osaka pour s’y être rendu de nombreuses fois pour le travail, et reconnaît alors son quartier de prédilection. Nous voilà embarqués dans une visite guidée des arcades osakaiennes, et surtout, une recherche énergique du « sushi bar » favori du connaisseur. Quel délice pour lui de le reconnaître, et pour moi de retraverser ces allées que j’ai foulé pour la première fois il y a dix ans, lorsque j’avais sauté dans la valise de mon père direction le Japon le temps de quelques jours. Quand à nos deux autres compagnons, la découverte est totale, et non moins grisante.
« Nous voilà embarqués dans une visite guidée des arcades osakaiennes, et surtout, une recherche énergique du ‘sushi bar’ favori du connaisseur. »
L’endroit est simple et sans fioritures. Éclairé par de vives lumières jaunes, il ne possède aucun charme particulier. Pourtant, on sent, lorsque l’on y pénètre, que nous sommes arrivés dans un établissement typiquement japonais. Une sorte de cantine locale pour les travailleurs en quête d’un déjeuner rapide. Tout en longueur, sur deux étages, le restaurant, ou devrais-je dire le bar, est organisé autour d’un long tapis roulant recouvert d’assiettes de sushis, qui serpente au centre de la pièce avant de disparaître à travers une paroi séparant la salle de restaurant des cuisines. Autour de ce tapis sont disposés des comptoirs et des chaises de bar pour des clients seuls ou souhaitant manger côte à côté, plusieurs tables pour deux personnes, et quelques rares tables pour quatre. Au Japon, il est très difficile de déjeuner ou dîner dans un restaurant lorsque l’on est plus de quatre personnes, les établissements, souvent très petits, n’étant pas équipés pour. Cela s’explique par le fait que les japonais sortent rarement en grand groupe. Par ailleurs, en ce début de XXIème siècle, beaucoup de japonais vivent seuls, et sont confrontés à une grande solitude. Ainsi, socialement parlant, il n’est pas du tout considéré comme curieux de manger seul au restaurant. À l’inverse, l’arrivée dans un restaurant d’un groupe de plus de deux personnes relève de l’inattendu, et demande des efforts logistiques aux serveurs pour lui trouver une place.
« Au Japon, il est très difficile de déjeuner ou dîner dans un restaurant lorsque l’on est plus de quatre personnes, les établissements, souvent très petits, n’étant pas équipés pour. »
Nous nous installons au fond du restaurant, à l’une des rares tables de quatre. Une serveuse se présente pour prendre notre commande de boissons dans un anglais timide, puis disparaît rapidement, accompagnant son départ d’un hochement de tête et de discrets remerciements en japonais. Pour ce qui est de la nourriture, on se sert directement sur le tapis roulant, au gré de ce que les chefs envoient. Toute commande particulière se fait via une tablette électronique disposée en bout de table. Le principe est simple : on consomme à volonté, puis une fois notre appétit rassasié, on enclenche une sonnette au centre de la table, signalant à une serveuse la fin du festin. Celle-ci compte alors le nombre d’assiettes empilées sur la table, et calcule, grâce au code couleur associé à chacune d’elle, le prix à payer à la sortie. Tous les sushis n’ont en effet pas le même prix, celui-ci dépendant de la qualité et du standing des produits utilisés.
Au pays du sushi, celui-ci prend des formes et des saveurs parfois inconnues à l’œil occidental. Ainsi, on peut découvrir des sushis à la noix de Saint Jacques, d’autres à la crevette entière surmontés de mayonnaise, ou encore certains à l’omelette japonaise, une spécialité qui a la particularité d’être légèrement sucrée. Mais même les sushis classiquement trouvés dans nos échoppes françaises, tels que les sushis au saumon ou au thon, n’ont pas le même goût ici. Plus raffinés, ils sont composés d’une fine couche de riz parfaitement cuit recouverte d’une longue tranche de poisson fondante finement découpée à l’arôme indescriptible. Baguettes en main, on se délecte de ces mets délicats, que l’on accompagne d’un coca pour certains, et d’une nama biru (une bière bien fraîche) pour d’autres. Les assiettes s’empilent, dans une compétition bonne enfant pour la plus haute pile. Une fois le repas terminé, vient le temps de payer. La somme est modique, comme dans la plupart des restaurants au Japon.
« Au pays du sushi, celui-ci prend des formes et des saveurs parfois inconnues à l’œil occidental. »
De retour dans les arcades, on déambule devant les boutiques, les yeux grand ouverts. De mes précédents séjours au Japon, l’un des principaux souvenirs que je gardais d’Osaka était les arcades. Ce lieu était associé à la découverte de ce nouveau pays, premier territoire asiatique sur lequel je posais le pied, si différent du mien. Je me souviens avoir eu l’impression d’être arrivée sur une autre planète, au mode de fonctionnement totalement différent. Revenir dans ces mêmes arcades plus d’une décennie plus tard ne manque pas d’émotion.
Toutefois, avec plus de douze heures d’avion derrière nous et sept heures de décalage horaire dans l’organisme, la fatigue commence à se faire sentir, anesthésiant progressivement nos sens. Arrivés au bout des arcades, on débouche sur le quartier de Dōtonbori, au bord d’une étroite rivière. Face à nous, au coeur de l’agitation bouillonnante du quartier, se dresse sur deux étages un Starbucks Coffee, idéalement situé. Le deuxième étage, complètement vitré, fait face à la rue, donnant au client la possibilité de s’imprégner de l’énergie trépidante du quartier depuis un cocon de calme et de fraîcheur. La dégustation d’une boisson rafraîchissante nous apparaissant particulièrement attrayante sous cette chaleur, nous décidons d’attendre l’heure d’entrée à l’hôtel là-bas, et nous installons à l’étage avec nos thés glacés aux saveurs exotiques. Autour de nous, de nombreux étudiants travaillent, ou dorment, en silence. Le fond de la pièce est constitué d’une bibliothèque en bois, recouverte de beaux livres aux reliures délicates. L’atmosphère est douce et studieuse, ce qui ne nous facilite pas la difficile tâche de nous maintenir éveillés.
« Toutefois, avec plus de douze heures d’avion derrière nous et sept heures de décalage horaire dans l’organisme, la fatigue commence à se faire sentir, anesthésiant progressivement nos sens. »
Finalement, après une longue heure de lutte contre nos paupières, nous retournons à l’hôtel pour récupérer nos clés de chambre et nous acquitter d’une petite sieste avant le dîner. Nos chambres sont toutes sur le même pallier, les unes à côté des autres, au bout du couloir. Elles présentent la caractéristique locale d’être relativement petites, mais fonctionnelles. Et en cet instant, elles offrent un luxe trop souvent dénigré : un lit douillet, prêt à accueillir nos esprits déjà assoupis. Le corps se relâche, les yeux se ferment, et la pensée glisse sur les souvenirs fraîchement formés. Un sourire, un soupir, puis tout disparaît.
B x


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