Une réflexion philosophique sur nos certitudes, leur rôle dans notre vie et les différentes manières de vivre avec…ou sans.
Imaginez une pièce sombre, baignée d’obscurité. Le plafond est haut, les murs couleur d’ivoire parsemés de moulures délicates rappelant de la dentelle. Le sol est recouvert d’un parquet en bois clair, lisse, au-dessus duquel flottent de petites particules de poussière accumulées au fil des nombreux jours sans remous qu’a connu la pièce. Mais ça, vous ne le voyez pas encore.
Sur la gauche, une large fenêtre en bois est partiellement cachée à la vue par un épais rideau lilas. Le ciel, qu’on entrevoit dans un carré de fenêtre, alterne entre nuages duveteux et uniformité d’un bleu profond. Le soleil, jusqu’alors masqué par un nuage, se découvre soudainement, laissant échapper de vifs rayons blancs de son cœur. L’un d’eux s’engouffre dans le carré de fenêtre prêt à l’accueillir, et se répand sur le parquet, révélant avec éclat les petits volutes de poussière en suspension dans l’air. Le rayon est aveuglant, d’un blanc immaculé et d’une luminosité inouïe. Il est net et précis, tranchant l’air avec une géométrie impeccable. Le spectacle offert est parfait car simple, et donc reposant.
Mais dans votre main, vous tenez un kaléidoscope. Vous décidez de le soulever à hauteurs d’yeux et soudainement, votre vision se modifie. Vous découvrez que le simple rayon de lumière blanche est en réalité composé de milliards de paillettes de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Ce qui semblait si simple, si évident à l’œil nu est finalement beaucoup plus complexe. Votre certitude concernant le rayon de soleil s’éteint, au profit d’une réalité difficilement compréhensible, analysable, définissable, et in fine certaine.
Nos certitudes sont les fondements de notre vie, de notre univers intérieur. Elles modèlent notre vision du monde, et déterminent notre positionnement en son sein. Elles constituent en quelque sorte les piliers de notre existence. Dérivée du mot certain, qui se rapporte à quelque chose de sûr, la certitude suggère une vérité absolue, incontestable.
« Nos certitudes sont les fondements de notre vie, de notre univers intérieur. »
Néanmoins, le dictionnaire Larousse définit une certitude comme « le sentiment qu’on a de la réalité d’un fait, de la vérité d’une idée ». Ainsi, cette définition porte en elle un kaléidoscope de nuances. Car ce qui est de l’ordre du sentiment est fondamentalement individuel, et ne peut être prouvé. Le sentiment est entièrement subjectif, caractère ricochant de fait inévitablement sur la certitude. Le synonyme choisi, conviction, reflète de manière plus adéquate la définition sous-jacente à la notion.
Le problème est qu’aujourd’hui, nous vivons dans un monde de certitudes où les gens pensent détenir des vérités immuables. Et cela est problématique car profondément dangereux. Après tout, quelle meilleure raison existe-t-il à la mise en œuvre d’un acte, quelle que soit sa nature, que la certitude qu’il est accompli avec de nobles intentions ? L’impact d’une certitude sur l’individu qui la porte en lui mais aussi sur les gens dont il croise la route est pharamineux. La certitude brise les barrières du doute, du sens critique et de l’humilité. Elle confère courage, estime de soi et clarté mentale. Mais à quel prix ?
Le prix est visible et ressenti dans tous les domaines de la vie, quotidiennement. La perte de spiritualité au profit de la religion tout d’abord matérielle puis scientifique a balayé les doutes humains, et créé beaucoup de certitudes. L’Homme, en développant de nombreuses nouvelles connaissances en un temps très court, pense désormais pouvoir affirmer des certitudes, et dénigrer ceux qui ne les partageraient pas, la faute à un sentiment de la réalité différent.
Au-delà de s’en croire capable, l’Occident encourage désormais ses citoyens à développer et partager des certitudes communes pour avancer vers un destin plus beau et plus grand. La nuance s’efface au profit de la vérité unique, plus facile, moins intellectuellement courageuse et porteuse d’assurance. Le kaléidoscope est remisé au placard et l’iPhone dégainé pour poster sur Instagram une photo du rai de lumière esthétiquement parfait, blanc et immaculé. La photo ne retranscrira pas les milliards de paillettes de couleur qui composent ce rayon de lumière. Mais le regard se satisfera de la perfection apparente de ce rayon défini, clair, net, sans ambiguïté.
« La nuance s’efface au profit de la vérité unique, plus facile, moins intellectuellement courageuse et porteuse d’assurance ».
Pourtant, rien n’est plus complexe que la vie, sous toutes ses formes et ses significations. Chercher à la délimiter et la définir par des certitudes semble vain et sans intérêt. Sommes-nous réellement obligés d’être sûr de tout ? D’avoir un avis tranché sur tout ? Ne serait-il pas plus juste de vivre dans l’incertitude, les hypothèses heureuses et malheureuses qui rendent possible et autorisent une saine expérimentation individuelle ? Après tout, comment définir la vie, si ce n’est comme une série d’expérimentations de notre réalité matérielle ? Se priver d’expérimenter, de tenter, de changer d’avis sur une hypothèse, ne reviendrait-il pas à se priver de l’essence même de la vie ?
Ne pouvons-nous donc pas simplement plaider pour l’idée de ne pas faire d’hypothèses, et de ne pas avoir d’avis, au moins parfois ? De simplement observer, vivre dans l’instant, et agir comme le cœur nous le suggère ?
Au-delà des bienfaits pour l’esprit et incidemment pour le corps de cette méthode, le plaidoyer en sa faveur devrait avant tout se concentrer sur l’absurdité du modèle opposé. Car avoir un avis sur tout, c’est n’avoir réellement un avis sur rien. Aucun humain ne peut en effet prétendre en savoir assez sur chaque sujet du monde pour avoir un véritable avis réfléchi sur la question, encore moins en devenir un spécialiste.
« Avoir un avis sur tout, c’est n’avoir réellement un avis sur rien. »
La formation d’un avis est un processus qui nécessite du temps, pour l’accumulation de connaissances d’une qualité et d’une diversité suffisantes pour permettre une réflexion propre à l’individu. C’est la mise en commun de ces connaissances avec le vécu de l’individu, ses valeurs et ses croyances, stimulé par son intellect, qui lui permettront de formuler son avis sur un sujet. Or tout un chacun ressent le passage du temps dans ses veines et ses cellules, comme un rappel permanent que notre vie est courte, et donc que nous ne pouvons pas tout connaître et tout expérimenter dans la vie. Cela limite le nombre d’avis que nous pouvons porter sur les choses du monde.
Pendant longtemps, les sujets étaient peu nombreux, le monde d’un individu se limitant à son environnement proche. Puis, l’interconnexion de l’entièreté de la planète à l’aube du XXIème siècle a changé la donne. Aujourd’hui, tout un chacun peut s’informer sur les évènements qui se déroulent et se sont déroulés aux quatre coins du monde à sa guise. Mais pouvoir revient-il à devoir ? Et même si nous disposons désormais d’informations théoriques sur un sujet, cela revient-il à disposer d’une expérience de celui-ci ? Rarement. Pourtant, sans expérience, l’avis ne porte que peu de valeur intrinsèque.
Ainsi, peut-être est-il temps de faire l’éloge d’un monde plus humble, plus courageux, plus à même de prendre le temps de réfléchir et philosopher, ou au contraire de se poser et simplement expérimenter.
B x


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